Blogue de Martin Leclerc

Magie! Les proprios de la LNH sont devenus syndicalistes!

Dimanche 16 décembre 2012 à 14 h 02 | | Pour me joindre

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Dans la vie, ce n’est pas tellement l’identité de l’adversaire qui importe, mais plutôt le terrain sur lequel on l’affronte.

Ainsi, l’homme raisonnable s’efforce de ne pas croiser Nicolas Gill sur un tatami, Carl Froch dans un ring de boxe ou Georges St-Pierre dans un octogone. Vous voulez être meilleur que Sidney Crosby? Éloignez-le de la patinoire et affrontez-le dans le cadre d’un match de balle molle. Vous vous croyez capable de larguer Fernando Alonso dans une course? Vos probabilités de réussite seront sans doute plus élevées à bord d’un pédalo que derrière un volant.

Suivant cette sage logique, si vous êtes Gary Bettman ou le propriétaire d’une équipe de la LNH, vous ne voulez absolument pas affronter Donald Fehr devant les tribunaux. Et vous êtes prêts à tout – même à avoir l’air un peu fou – pour éviter que cette éventualité survienne.

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Les joueurs de la LNH ont entrepris dimanche un vote qui mènera vraisemblablement à la dissolution de leur syndicat.

Quand l’Association des joueurs aura enregistré son déni d’intérêt (à représenter les joueurs) auprès de la Commission nationale des relations de travail aux États-Unis, les joueurs seront théoriquement soumis aux bonnes vieilles lois du libre marché. Ils pourront donc négocier individuellement leurs conditions de travail avec les 30 équipes de la LNH et choisir l’organisation qui leur offrira le contrat le plus avantageux.

Bref, en vertu de la loi, le syndicat n’existera plus et les joueurs ne seront plus représentés par Donald Fehr, que tous les propriétaires dépeignent depuis cinq mois comme un fourbe qui cache la vérité aux joueurs et qui les empêche de conclure une nouvelle convention collective. Il y a encore deux semaines, les propriétaires manoeuvraient pour rencontrer les joueurs en l’absence de Fehr. L’un d’eux a même indiqué à Ron Hainsey, qui est membre du comité de négociation du côté des joueurs, que le retour de Fehr à la table de négociation allait tuer toute possibilité d’entente.

Dans la vraie vie, le vote que tiennent les joueurs depuis dimanche devrait donc provoquer des effusions de champagne dans les bureaux de la LNH. Maintenant qu’ils n’auront plus de syndicat dans les pattes, tous les propriétaires d’équipes devraient monter à bord de leur jet privé et converger vers le siège social de la ligue, une caisse de bouteilles de champagne sous le bras, pour célébrer ce grand événement pendant des jours.

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Mais ce n’est pas ce qui arrive. Vendredi dernier, avant même que les joueurs aient commencé à voter, les avocats de Gary Bettman et de ses 30 compères paradaient en Cour fédérale (du district sud de New York) et suppliaient un juge de ne pas reconnaître la validité de la démarche des joueurs et, surtout, de maintenir le syndicat en vie!

Mouahahahahahahahahaha!

Voilà donc 30 des plus grands capitalistes de la planète (ils sont brasseurs de bière, géants de la pizza, héritiers de l’empire Wal-Mart (!), géants des télécommunications, anciens exploitants de gaz de schiste, magnats du pétrole, gestionnaires de fonds de placement, propriétaires de compagnies d’assurance, de banques ou de compagnie pharmaceutique) qui sont représentés par l’un des cabinets d’avocats les plus antisyndicaux au monde, et qui demandent au tribunal de tout faire pour préserver l’existence de l’Association des joueurs, qu’ils se plaisent pourtant à jeter en lock-out à chaque occasion depuis 18 ans.

Plus surréaliste que ça, tu meurs!

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Les milliardaires Stan Kroenke (Avalanche du Colorado) et sa femme Ann Walton possèdent un pourcentage important de l’empire Wal-Mart. Quand leurs employés de magasins entreprennent des démarches pour se syndiquer, ils combattent l’élan de syndicalisation avec une telle férocité qu’ils n’hésitent pas à fermer le magasin « contaminé » par le syndicat s’il le faut.

Jeremy Jacobs (Bruins de Boston) est tellement près de ses sous qu’il a remis une facture de 7000 $ aux employés des Bruins qui ont reçu une bague de la Coupe Stanley lors de leur dernière conquête. M. Jacobs était prêt à payer la bague, mais il ne voulait pas assumer les taxes qui accompagnaient son cadeau.

Le propriétaire des Islanders, Charles Wang, est reconnu depuis longtemps pour ses pratiques sauvages en matière de relations de travail. Le magazine Businessweek a déjà écrit que lorsque Wang faisait l’acquisition d’une nouvelle compagnie, il forçait ses nouveaux employés à signer un nouveau contrat de travail sur-le-champ durant une réunion convoquée à l’improviste. Ceux qui hésitaient ou demandaient un temps de réflexion étaient immédiatement congédiés.

Comment se fait-il que soudainement, ces mêmes employeurs s’engagent dans une bataille tous azimuts pour sauvegarder le syndicat des joueurs?

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La réponse à cette question est simple. Dans un univers aussi spécialisé que celui du sport professionnel, les bonnes vieilles lois du libre marché sont plus favorables aux travailleurs. En d’autres termes, dans la LNH, l’existence d’un syndicat permet aux propriétaires de réaliser des profits beaucoup plus importants.

Par exemple, en 2005, si Sidney Crosby avait été libre de négocier avec l’équipe de son choix au lieu d’être repêché et forcé de négocier avec les Penguins de Pittsburgh, et si son salaire et la durée de son contrat de débutant n’avaient pas été déterminés par la nouvelle convention collective, un des 30 propriétaires de la LNH lui aurait probablement consenti un contrat à long terme de 40 ou 50 millions de dollars. Et le propriétaire « gagnant » aurait été content de le faire!

Le libre marché permet à Mike Illitch (Red Wings de Détroit) de payer les milliers d’employés qui font fonctionner son empire de la pizza au salaire minimum. Mais quand vient le temps de négocier avec Pavel Datsyuk, la présence d’une convention collective, qu’on enfonce dans la gorge des joueurs à coups de lock-out répétés, lui est beaucoup plus favorable.

- On aimerait bien t’offrir 15 millions par année mon Pavel, mais que veux-tu, il y a un plafond salarial…

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Lorsqu’on la lit attentivement, la requête déposée vendredi dernier au nom des 30 propriétaires de la LNH apparaît donc comme un petit chef-d’œuvre de fourberie, de machiavélisme et de sournoiserie.

Ainsi, les propriétaires de la LNH rappellent que les joueurs de la NFL et de la NBA ont récemment pris la décision de dissoudre leur syndicat « uniquement pour négocier de meilleures conditions de travail ». À ce titre, ils demandent donc au juge de ne pas permettre aux joueurs de hockey de faire la même chose!

Le paragraphe 109, où les propriétaires soutiennent qu’ils ne pourraient plus honorer les contrats déjà signés si l’Association des joueurs devait être dissoute, est aussi un passage assez drôle lorsqu’on sait que depuis le début des négociations, les propriétaires refusent bec et ongles d’honorer les nombreux contrats à long terme qu’ils ont consentis aux joueurs.

Que dire du paragraphe 101, où les avocats de la LNH allèguent que le présent lock-out a un impact minimal sur les joueurs parce que d’autres ligues de hockey professionnel existent en Europe!

Et le paragraphe 102 est tellement insultant pour les partisans, qu’il vaut la peine d’être traduit au complet :

« Le lock-out temporaire de la LNH procure de nombreux avantages qui favorisent la compétition. En décrétant le lock-out, la LNH cherche à établir une nouvelle convention collective qui égalisera le niveau de compétitivité en établissant des conditions d’embauches communes pour les 30 équipes de la ligue et en procurant une stabilité financière et un équilibre financier parmi ses équipes. Ce qui, en retour, attirera des partisans, des commanditaires, des détenteurs de droits de télé et d’autres partenaires. Le précédent lock-out poursuivait (et a atteint) un objectif similaire. Le système établi en 2005 a amélioré la stabilité financière de toute la LNH, y compris la majorité de ses équipes. Le lock-out a amélioré l’équilibre compétitif, a aidé la ligue à faire croître ses revenus, à bâtir et à faire grossir son bassin d’amateurs, et à négocier de meilleurs droits de télédiffusion et de contrats de commandites. Tout cela pendant que les salaires des joueurs grimpaient aussi de manière importante. Ce lock-out temporaire a pour but d’en arriver aux mêmes avantages compétitifs, qui surpassent n’importe quel effet anticompétitif qui pourrait en résulter. »  

En d’autres mots, selon les dirigeants de la LNH, le recours au lock-out est la meilleure invention de tous les temps lorsque vient le temps de faire des relations de travail! Il faut sans doute les croire lorsqu’ils soutiennent que les importants profits qu’ils en retirent surpassent certainement les profits auxquels ils auraient droit si les joueurs étaient payés selon la réelle valeur du marché.

Pour qui sait le moindrement lire, ce paragraphe signifie aussi que les propriétaires s’attendent à accueillir encore plus d’amateurs dans leurs amphithéâtres après la conclusion de ce deuxième lock-out en huit ans.

Au moins, personne ne pourra accuser Bettman et ses 30 compères de ne pas traiter tout le monde sur un pied d’égalité. Qu’il s’agisse de leurs joueurs, du public ou du juge, ils prennent tout le monde pour des idiots.