Blogue de Martin Leclerc

L’insignifiante indignation de Gary Bettman

Vendredi 7 décembre 2012 à 13 h 19 | | Pour me joindre

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Une négociation, c’est un peu comme deux enfants qui s’assoient l’un en face de l’autre, chacun avec son sac de billes.

- J’aimerais bien avoir ta grosse bille bleue, commence le premier.

- Si tu me donnes deux de tes billes vertes et si tu ajoutes une jaune, la grosse bille bleue est à toi, répond le second.

Généralement, les enfants retirent des heures de plaisir de ces exercices, même s’il y en a toujours un qui essaie de mettre la main sur le « joyau » de son vis-à-vis, sur la pièce rare qui donnerait encore plus de panache à sa collection. Cependant, si le petit gars d’en face y tient mordicus et refuse de la céder, les options sont peu nombreuses.

a) On oublie le joyau et on passe à autre chose. Après tout, la bille rouge qui se trouve juste à côté du « joyau » est aussi fort belle!

b) Pour mettre un peu de pression sur le détenteur du « joyau », on élève le ton en menaçant de tout remballer et de mettre fin à la partie.

c) On saute sur le petit gars d’en face et on lui casse la gueule.

* * *

Transposons maintenant cette allégorie aux négociations de la LNH, que Gary Bettman a fort maladroitement entreprises l’été dernier en exigeant les trois quarts du sac de billes de Donald Fehr, et sans offrir une seule bille en retour.

Réglons une chose tout de suite : avant même que la négociation débute, Donald Fehr savait que Bettman n’était pas en mesure de se prévaloir de l’option C. Dans le cas qui nous occupe, le coup de « poing sur la gueule » consisterait à annuler la saison 2012-2013.

D’abord, avant de négocier, l’Association des joueurs a eu un accès total aux livres comptables des 30 équipes de la ligue. Les joueurs savaient et savent fort bien que la LNH fait de très bonnes affaires.

Ensuite, Bettman a déjà utilisé son plus gros canon en annulant une saison complète il y a sept ans. Et malheureusement pour le commissaire, c’était un canon à un seul boulet.

Les joueurs et leur négociateur savent qu’annuler une deuxième saison en huit ans signifierait une perte de revenus d’environ 5,5 milliards pour les propriétaires et que cela effacerait tous les gains financiers faits lors du lock-out de 2004-2005.

Sans compter que cette fois, l’annulation d’une deuxième saison déclencherait vraisemblablement un processus de dissolution du syndicat, qui ferait perdre aux propriétaires de nombreux acquis.

Cette option entraînerait aussi une immense perte de crédibilité de la LNH dans les milieux d’affaires nord-américains et auprès des grands diffuseurs. Sans parler de la perte de clientèle immense que cela provoquerait. Le hockey, faut-il le rappeler, n’est pas un bien essentiel.

* * *

Depuis le début, les propriétaires de la LNH jouent donc dans le registre de l’option B.

Pour faire monter la pression au cours des derniers mois, ils ont décrété un lock-out, créé des dates butoir artificielles, annulé des segments de la saison, démonisé Donald Fehr et rejeté avec indignation toutes les offres qui leur ont été soumises par les joueurs.

À ce niveau, la soirée de jeudi s’est avérée particulièrement distrayante. Croyant sans doute qu’ils n’avaient pas crié suffisamment depuis le mois de juillet, Bettman et ses patrons ont haussé le volume de deux autres crans hier.

« Je suis incroyablement déçu que nous nous trouvions là où nous sommes en ce moment», a eu le culot de déclarer Bettman, alors que c’est lui qui a déclenché le lock-out en premier lieu!

Les yeux exorbités, la lèvre inférieure tremblotante, le teint pâle et le souffle court, Bettman a raconté que dans la journée de mercredi, les joueurs n’avaient cessé de présenter de nouvelles demandes, « ce qui a rendu les propriétaires furieux », a-t-il lancé.

S’attendait-il vraiment à ce que les joueurs s’abstiennent de présenter des demandes parce qu’il avait sorti quatre nouveaux propriétaires d’un placard?

L’une de ses meilleures déclarations est survenue au sujet des paiements transitoires, qui devraient s’élever à environ 500 millions pour assurer le paiement des contrats individuels que les joueurs ont déjà négociés et signés.

« Quand nous avons offert de hausser les paiements à 300 millions, les joueurs n’ont démontré aucun signe d’appréciation! Ils n’ont pas reconnu l’effort que nous faisions», s’est indigné Bettman.

Les joueurs se faisaient annoncer qu’on leur proposait 200 millions de moins que ce que prévoient leurs contrats déjà signés, et 100 millions de moins de ce qu’ils avaient demandé. Et selon Bettman, ils auraient dû bondir de joie et baiser la main de ceux qui leur proposaient cette réduction.

Enfin, la déclaration la plus surréaliste de la soirée est venue de la part de son adjoint Bill Daly: « Nous tenons tellement à limiter la durée des contrats des joueurs à cinq ans (et à limiter la hausse des salaires à 5 % durant un même contrat) que nous sommes prêts à mourir sur cette colline. »

Mouhahahahahahahahaha! Ces gars-là sont de véritables comédiens. À en juger par la centaine de contrats de plus de cinq ans qui ont été consentis par les propriétaires, il y a fort à parier que Bettman et Daly seraient pas mal seuls de leur camp si quelqu’un devait effectivement s’ouvrir les veines pour obtenir cette clause.

* * *

La vérité, c’est que sur la base de l’offre déposée par Donald Fehr le 21 novembre dernier, les volontés des deux parties se sont rencontrées cette semaine sur tous les grands enjeux économiques du prochain contrat de travail : le partage des revenus entre joueurs et propriétaires, le partage des revenus entre les équipes riches et les équipes pauvres ainsi que la bonification du fonds de retraite.

Une fois ces grandes questions réglées, une fois que les propriétaires savent qu’ils auront droit à 50 % de la tarte et que les salaires des joueurs sont déjà artificiellement limités par un plafond salarial, c’est « au plus fort la poche ». Les joueurs doivent être libres d’explorer le marché et de dénicher le meilleur contrat possible (pour les années et la rémunération).

Cette clause des cinq années (et des 5% d’augmentation annuelle) constitue donc un enjeu de taille pour les joueurs. Or, il y a fort à parier qu’aucun propriétaire n’est prêt à mettre la clé sous la porte et à « mourir sur une colline » avec Bettman pour obtenir cela.

Enfin, il y a cette demande des propriétaires de signer un contrat de travail de huit ans assorti de deux années d’option. Les joueurs demandent une entente de six ans, assortie de deux années d’option.

Encore là, les enjeux de cette clause sont plus importants pour les joueurs que pour les propriétaires.

Pendant cette période de 8 à 10 ans, deux générations de joueurs se seront succédé dans la LNH. Le contrat de travail proposé par les propriétaires pourrait donc s’appliquer à des joueurs qui sont aujourd’hui dans les rangs novices.

Les dirigeants de l’AJLNH ont raison de dire que chaque génération de joueurs devrait avoir le droit de se prononcer sur ses conditions de travail. De plus, il serait irresponsable pour les joueurs actuels de croire que l’entente qu’ils se font presque enfoncer dans la gorge aujourd’hui sera encore digestible pour les jeunes qui se pointeront dans 10 ans.

Encore là, quel proprio mettra la clé sous la porte parce qu’il préférerait une convention collective de huit années plutôt que de six?

* * *

Bref, à l’évidence même, il ne reste que des peccadilles à régler. Or, on n’annule pas une saison pour des peccadilles. Et à moins de vouloir passer pour un clown, on ne déchire pas sa chemise en public pour des insignifiances.

Il ne reste qu’une seule option à Gary Bettman : reconnaître qu’il n’obtiendra pas toutes les billes qu’il convoitait, signer le nouveau contrat de travail et passer à autre chose.