Blogue de Martin Leclerc

Quand Crosby prend l’avion avec le proprio des Penguins

Mercredi 5 décembre 2012 à 9 h 51 | | Pour me joindre

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Que faisait donc Sidney Crosby à bord du jet privé du propriétaire des Penguins de Pittsburgh lundi soir?

En septembre dernier, tout juste avant que le lock-out de la Ligue nationale soit décrété, le bureau de Gary Bettman avait fait parvenir un mémo à tous les propriétaires et à tous les directeurs généraux. Cette missive interdisait strictement aux dirigeants et entraîneurs des équipes d’entrer en contact avec un ou des joueurs durant le conflit.

Il y avait plusieurs raisons pour cela.

D’abord, légalement, l’Association des joueurs est reconnue comme le seul agent négociateur des joueurs et il peut y avoir des conséquences juridiques considérables lorsqu’un dirigeant d’entreprise tente de court-circuiter le syndicat en négociant sur les lignes de côté ou en passant directement ses messages aux employés.

Mais surtout, Bettman est un control freak qui déploie tous les efforts imaginables pour assurer une cohésion dans le message que la LNH livre aux joueurs et au public. C’est lui qui porte le ballon et personne d’autre.

C’est pourquoi les propriétaires, dirigeants et employés d’équipes n’ont pas le droit de parler des enjeux du conflit avec les joueurs ou les représentants des médias, sans quoi le commissaire les menace d’une amende pouvant aller jusqu’à un million de dollars. Ils sont même passibles de perdre des choix au repêchage.

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À la fin du mois d’octobre, quand Bettman avait présenté sa soi-disant « meilleure offre possible » à la table de négociation, il avait levé cette interdiction de communiquer avec les joueurs pour une période de 48 heures et avait invité les propriétaires et les directeurs généraux à leur expliquer directement en quoi consistait l’offre de la ligue. Cette tentative peu subtile de miner l’autorité ou la crédibilité de Donald Fehr avait finalement eu pour effet de galvaniser davantage les joueurs.

Dans l’ensemble, jusqu’à cette semaine, on pouvait dire que le mot d’ordre de Bettman avait été respecté à la lettre. Aucun propriétaire n’avait exposé son point de vue dans les médias. Et ceux qui avaient été reconnus comme étant en désaccord avec les positions défendues par Bettman (comme Ed Snider, des Flyers de Philadelphie) ont rapidement démenti ces allégations par voie de communiqué.

Encore tout récemment, Geoff Molson confiait qu’il suivait les joueurs du CH sur Twitter et que lors d’une rencontre fortuite avec quelques-uns de ses joueurs lors du lancement du documentaire de Chris Nilan, de simples échanges de regards avaient suffi pour que chacun comprenne ce que l’autre pensait du conflit.

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Compte tenu de ce qui précède, je suis tombé en bas de ma chaise quand j’ai appris que lundi soir, Sidney Crosby et son agent Pat Brisson ont fait le trajet Los Angeles-New York en compagnie du propriétaire des Penguins de Pittsburgh, Ron Burkle, à bord du jet privé de ce dernier.

La veille de la plus importante séance de négociation de l’année, après 79 jours de lock-out, et alors qu’ils doivent se retrouver l’un en face de l’autre le lendemain pour tenter de conclure un contrat de quelque 20 milliards de dollars, il est pour le moins inhabituel qu’un patron et un employé influent passent la soirée ensemble à bord d’un jet privé!

Cela signifie deux choses :

a) Un groupe de propriétaires (dont Burkle ferait partie) en avait marre des méthodes de négociation intransigeantes de Gary Bettman. Et ces propriétaires rebelles ont décidé de prendre les choses en main, d’établir des lignes de communication directes avec les joueurs et d’envoyer paître le commissaire avec ses menaces de représailles. Pat Brisson, il ne faut pas l’oublier, est l’agent le plus influent dans la LNH. Il a un accès direct à Donald Fehr, il exerce une influence directe sur un grand nombre de supervedettes de la ligue (ses clients) et il entretient des liens de longue date avec plusieurs propriétaires, dont Mario Lemieux, dont il a aussi été l’agent.

b) Constatant qu’il était en train de perdre le ballon ou qu’il ne lui était plus possible d’obtenir davantage de concessions de la part des joueurs, Bettman a finalement vu la lumière et il a décidé de faire un élégant pas de côté. Il a levé les barrières et demandé à ses mandants de venir constater par eux-mêmes l’état des lieux. Au mieux, l’ajout aux discussions de propriétaires sympathiques comme Ron Burkle,  Jeff Vinik (Tampa Bay) ou Larry Tannenbaum (Maple Leafs) allait lui permettre de grappiller quelques concessions supplémentaires auprès des joueurs. Au pire, leur présence allait lui permettre, mercredi à 11 h, de réunir les 30 gouverneurs de la ligue et les convaincre qu’il est arrivé au bout de son mandat et qu’il ne lui est plus possible d’obtenir une meilleure entente sans risquer de perdre une autre saison.

Et Donald Fehr dans tout cela?

Comme je le mentionnais dans cette chronique le 22 novembre dernier, Fehr a récemment eu le génie de formuler une offre qui constituait une piste d’atterrissage fort acceptable pour tout le monde. Son plan de règlement répondait aux préoccupations des deux parties et il les rapprochait tellement, que l’idée de poursuivre les hostilités était devenue totalement saugrenue.

« Le lock-out achève », prédisait le titre de cette chronique.

Onze jours plus tard, lundi soir, Sidney Crosby, Pat Brisson et Ron Burkle se rendaient ensemble à New York. Et à en juger par la tournure des discussions survenues mardi et qui se poursuivent mercredi avant la réunion des gouverneurs, les deux parties sont finalement engagées dans la phase finale des discussions.

Il était temps.