Blogue de Martin Leclerc

La piste d’atterrissage est là, le lock-out achève

Jeudi 22 novembre 2012 à 11 h 17 | | Pour me joindre

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Depuis le début du lock-out qui paralyse les activités de la Ligue nationale, je me régale en regardant Donald Fehr manoeuvrer devant Gary Bettman.

Âgé de 64 ans, Fehr est sans contredit le plus brillant négociateur syndical des 30 dernières années. Et pour son dernier tour de piste, il s’est offert un défi à sa hauteur : redresser un syndicat en déroute et dénué de culture militante.

De plus, l’effectif de l’Association des joueurs (AJLNH) est historiquement mou et conciliant. Par exemple, lors des négociations de 1994, quand Bettman avait unilatéralement décidé de réduire les formations des équipes, de supprimer les allocations de voyage des joueurs,  le remboursement de leurs frais de voyage (pour se rapporter au camp) et les contributions à leur régime de retraite, les joueurs n’avaient pas bronché.

« Bettman a sans doute été surpris de ne pas nous voir déclencher une grève. Mais contrairement à lui, nous avons à cœur les intérêts du hockey », avait à l’époque déclaré Wayne Gretzky.

Voyant à qui il avait affaire, Bettman a depuis déclenché trois lock-out…

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Depuis le début de cette négociation, donc, Fehr fait face à une machine patronale extrêmement agressive et bien rodée. Il doit en plus composer avec un effectif un peu rose bonbon dont le seul objectif consiste à conserver le plus d’acquis possible. Et ces « acquis », rappelons-le, sont le résultat de la magistrale défaite subie par l’AJLNH après un lock-out d’un an en 2004-2005!

Depuis juillet dernier, le chef syndical dispute donc un match de boxe dans une cabine téléphonique. Les propriétaires sont en demande sur absolument tout, et ses membres ne demandent, pour ainsi dire, rien. Il n’a à peu près pas d’espace de manœuvre.

C’est ce qui explique le spectacle de haute voltige auquel nous avons assisté au cours des quatre derniers mois. Fehr sait que les propriétaires ont en tête une date de retour au jeu et qu’ils se sont donné pour mandat d’arracher aux joueurs tout ce qu’ils peuvent durant ce laps de temps.

Jusqu’à mercredi dernier, le directeur de l’AJLNH a joué la trappe. Il a écoulé le temps en présentant aux propriétaires des concepts et des intentions un peu flous. Il a déplacé ses billes et jonglé avec les pourcentages en s’assurant de ne jamais piger directement dans les poches de ses mandants ou de sacrifier leurs acquis, comme leurs droits contractuels individuels.

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Après avoir lu attentivement la proposition formelle de six pages que Fehr a remise aux propriétaires mercredi, je ne suis donc pas d’accord avec ceux qui annoncent une autre retentissante défaite aux joueurs à la table de négociation. Voici pourquoi :

- On a beaucoup fait état de la décision des joueurs d’abaisser leur part de revenus de 57 % à 50 % pour la prochaine convention collective. Mais de façon plus pragmatique, ce qui compte pour Fehr, ce sont les dollars qui se retrouveront effectivement dans les poches de ses membres. Par exemple, les joueurs du baseball majeur touchent moins de 50 % des revenus générés par leur sport et personne n’oserait dire qu’ils se sont fait rouler dans leurs négos.

Compte tenu des positions exprimées par les propriétaires et par l’AJLNH, les joueurs sont déjà assurés de toucher plus de 50 % des revenus (environ 9,3 milliards de dollars) au cours des cinq prochaines années. Sur une base annuelle, c’est en moyenne 19 % de plus que pour la convention collective 2005-2012.

- La proposition déposée par Donald Fehr réduit l’écart entre les parties à 182 millions de dollars sur une période de cinq ans. C’est environ 1 % de toute la valeur  du prochain contrat de travail. En même temps, Fehr n’a toujours concédé aucun droit contractuel des joueurs en matière de droit à l’arbitrage et de droit à l’autonomie complète. Gary Bettman dit lui-même que la LNH perd entre 18 et 20 millions de dollars par jour durant le lock-out.

Il sera donc intéressant de voir si les propriétaires voudront rester assis sur leurs mains encore un mois (et ainsi perdre 600 millions de dollars de revenus) pour peut-être sauver la moitié de 182 millions de dollars et forcer les joueurs à devenir autonomes à 28 ans plutôt qu’à 27 ans.

- La proposition de Fehr fait payer la note aux propriétaires pour une bonne partie des dommages financiers causés par le lock-out. L’AJLNH demande 392 millions de dollars sur quatre ans pour s’assurer qu’un pourcentage équitable des contrats déjà consentis soit honoré. Mais en exigeant que le gros de cette somme soit versé au cours des deux premières années, les joueurs atténuent l’impact que le lock-out aura sur leur portefeuille.

Ils pourraient toucher entre 56 % et 60 % des revenus de la saison 2012-2013, qui sera écourtée. Deux autres demandes des joueurs, le plafond salarial minimal de 67,5 millions de dollars et une garantie que le plafond ne diminuera pas d’une saison à l’autre, protègent aussi les joueurs contre d’éventuels effets négatifs du lock-out.

- L’AJLNH demande aussi un contrat de travail de cinq ans, alors que la LNH réclame depuis le début une entente de six ou sept ans. La logique des joueurs se défend parfaitement. Il sera beaucoup moins tentant pour les propriétaires de déclencher un autre lock-out dans cinq ans parce que les amateurs et les partenaires commerciaux de la ligue toléreraient mal un troisième conflit de travail en 12 ans. Par ailleurs, un troisième conflit de travail en aussi peu de temps aurait pour effet d’atténuer les gains faits par les propriétaires lors des arrêts de travail précédents.

Pour toutes ces raisons, compte tenu de son difficile mandat, il faut reconnaître que Donald Fehr a préparé une fort belle piste d’atterrissage pour ses membres et pour les propriétaires.

Ce lock-out ne durera plus très longtemps.