Blogue de Martin Leclerc

Le culte du logo

Mercredi 14 novembre 2012 à 11 h 53 | | Pour me joindre

Pour me joindre

De nos jours, les amateurs de sport ne s’attachent plus aux joueurs qui défendent les couleurs de leur équipe favorite. Pour toutes sortes de raisons, ils sont devenus des adorateurs de logos.   

D’abord, les partisans n’ont même plus le temps de s’attacher ou de développer une réelle sympathie envers les athlètes professionnels. Le roulement de personnel est trop important. Les transactions, le droit à l’autonomie ou les décisions budgétaires des directeurs généraux font en sorte que les formations changent presque complètement dans un cycle de quatre ou cinq ans.

Dans chaque équipe de la LNH par exemple, on retrouve un noyau de quatre ou cinq joueurs qui est entouré d’une quinzaine de coéquipiers interchangeables. Et lorsqu’ils ne parviennent pas à faire gagner leur équipe rapidement, les membres du noyau se font eux-mêmes remplacer par d’autres vedettes qui obtiennent le même mandat.

Au cours des cinq dernières années, seulement quatre joueurs sont parvenus à résister au temps avec le Canadien : Tomas Plekanec, Andrei Markov, Josh Gorges et Carey Price. La situation est semblable partout ailleurs, sauf pour les Red Wings de Détroit, où la direction semble faire des efforts pour garder ses joueurs le plus longtemps possible.

Ce n’est pas pour rien que le repêchage, la date d’accession à l’autonomie (le 1er juillet) et la date limite des transactions sont devenus les événements les plus suivis aux quatre coins de la LNH au cours d’une saison.

Les joueurs passent à un rythme effarant, le logo reste. Et les gens s’attachent à ce qui reste.

Ce nouveau culte du logo est si fort que la plupart d’entre nous utilisent de moins en moins le mot « Canadien » quand nous faisons référence à l’organisation montréalaise. Nous parlons désormais du « CH ». Le logo de l’équipe n’évoque plus les noms de hockeyeurs que les gens connaissent et respectent. Il est désormais une marque de commerce au même titre que les logos de Mercedes, Ralph Lauren, Coca-Cola, Apple ou Red Bull.

Le plus désolant, c’est que cette ridicule culture se répand aussi au sein des organisations sportives. « Ne touchez pas à notre logo! » « Il faut faire respecter notre logo! »

Il y a six ou sept ans, je me trouvais au beau milieu du vestiaire du Lightning de Tampa Bay quand le relationniste de l’équipe s’est frénétiquement mis à tirer sur une manche de mon veston.

-          Enlève-toi de là, vite!

-          Comment ça enlève-toi de là? Qu’est-ce qui se passe?

-          Tu marches sur le logo de l’équipe! C’est interdit par le règlement!

-          T’es pas sérieux? Tu me fais marcher?

Au centre du tapis recouvrant le plancher du vestiaire, le Lightning avait fait broder un logo de l’équipe de bonne taille, qui devait faire 2,5 mètres carrés. Et tel un parfait control freak, John Tortorella avait décrété que quiconque posait le pied sur ce logo (joueur, préposé à l’équipement ou journaliste) manquait de respect envers l’organisation!

Je me rappelle aussi du vestiaire des Rangers à leur centre d’entraînement de Tarrytown, où le logo figurant sur le tapis est tellement vaste qu’il recouvre deux tiers du plancher. Et les Rangers observent le même règlement débile que le Lightning.

Quand les journalistes et caméramans s’entassent dans cette petite pièce pour faire leur travail, ils se marchent donc sur les pieds, quitte à bousculer des joueurs qui sont tranquillement assis à leur place, pour éviter de marcher sur le fameux logo.

À Chicago, d’où provient Marc Bergevin, c’est la même rengaine. Ainsi qu’au sein de nombreuses autres organisations.

Vendredi dernier, j’ai donc failli avoir un accident de voiture quand j’ai entendu notre collègue Dany Dubé raconter que le Canadien a profité du lock-out pour rénover un brin le vestiaire de l’équipe au Centre Bell et que – ô innovation! – un magnifique logo du CH trône désormais au centre de la pièce. Évidemment – ô subliminal message! – par respect pour l’organisation, personne n’aura le droit de marcher dessus…

Cette nouvelle règle, semble-t-il, ne s’appliquera toutefois qu’aux membres de l’organisation. « Pour des raisons pratiques, quand les représentants des médias seront admis dans le vestiaire, le logo sera recouvert pour éviter que quiconque pose le pied dessus », ont expliqué Dany et son partenaire Martin McGuire.

Cela suscite quelques bonnes questions :

Les dirigeants d’équipes prennent-ils leurs joueurs pour des attardés mentaux?

Lorsqu’on paie quelqu’un 4 ou 5 millions de dollars par saison, a-t-on vraiment besoin de lui interdire de marcher sur le logo de l’équipe pour s’assurer de son respect et de son engagement envers l’organisation?

Et si on tient mordicus à ce que personne ne pose le pied sur le logo de l’équipe, pourquoi diable s’en sert-on comme tapis?