Blogue de Martin Leclerc

Pavel Bure, la mafia russe et le Panthéon du hockey

Lundi 12 novembre 2012 à 12 h 59 | | Pour me joindre

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Pavel Bure mérite-t-il d’être admis au Temple de la renommée du hockey?

Nous sommes au milieu des années 1990. Le rideau de fer est tombé depuis quelques années. La Russie a vidé ses nombreuses prisons et elle est parvenue à se débarrasser de plusieurs milliers de ses plus dangereux criminels en falsifiant leurs dossiers afin qu’ils puissent émigrer aux États-Unis ou en Israël.

Le passage instantané du système communiste vers une économie de marché a permis aux dirigeants corrompus du KGB, de l’Armée rouge et du Politburo de détourner des centaines de milliards dans des paradis fiscaux et de s’approprier les principales richesses et les plus grandes industries du pays. Les soldats russes ne sont plus payés, et ils vendent des armes de destruction massive à des groupes terroristes ou à des pays mal intentionnés pour assurer leurs vieux jours. Même le système bancaire est contrôlé par la mafia russe.

Aux États-Unis, la montée du crime organisé russe est vertigineuse. Elle fait même frémir le Congrès américain, qui déclenche une enquête pour mesurer l’ampleur des dégâts. Un enquêteur du FBI déclare au Congrès en 1996 : « Il y a de très fortes chances que la mafia russe soit déjà le plus important groupe criminel aux États-Unis. »

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Durant cette période, les joueurs russes de la LNH attirent particulièrement l’attention de leurs compatriotes oeuvrant dans le crime organisé. Le 30 janvier 1996, la mère d’Oleg Tverdovsky, un défenseur des Jets de Winnipeg, est kidnappée en Ukraine par des individus qui lui réclament une rançon de 200 000 $. Après quelques jours, les policiers russes parviennent heureusement à coffrer les quatre kidnappeurs avant que du mal soit fait à la victime.

Dans l’édition de mai 1998 du magazine américain Details, le journaliste Robert Friedman rapporte que durant cette même période, Alexander Mogilny (Vancouver), Alexei Zhitnik (Sabres de Buffalo), Vladimir Malakhov (Montréal) et Sergei Fedorov (Détroit) faisaient aussi face à des menaces et à des tentatives d’extorsion de la part de leur nouvelle « mafia » nationale, reconnue pour ses méthodes extrêmement violentes.

Réputé comme l’un des meilleurs journalistes d’enquête aux États-Unis, Friedman a plus tard publié un ouvrage à succès intitulé Red mafiya: How the Russian mob has invaded America. À l’époque, son livre a suscité de très vives réactions et fait frémir nos voisins du Sud. Friedman était aussi venu enquêter à Montréal lorsqu’il préparait cet ouvrage. Il avait notamment sollicité l’aide du confrère André Cédilot, maintenant retraité de La Presse, qui est aussi considéré comme un expert en matière de crime organisé.

Les mafiosi russes torturent leurs victimes, leur coupent des membres, les décapitent. Tous ceux qui se placent en travers de leur chemin sont éliminés. Même le président de la fédération de hockey russe est exécuté parce qu’il tente d’empêcher le crime organisé de prendre le contrôle des principaux clubs du pays.

La loi du silence prévaut. Même lorsqu’ils sont entre eux, les joueurs russes craignent de révéler qu’ils doivent payer des criminels pour assurer leur soi-disant protection.

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Que font Gary Bettman et Bill Daly pour venir en aide à leurs joueurs? Rien!

Au début, lorsqu’il est contacté par les enquêteurs, le responsable de la sécurité de la LNH, Dennis Cunningham, se dit enthousiaste à l’idée de régler ce problème dont il a entendu parler. Et il leur promet une entière collaboration. Mais la LNH fait ensuite un étrange virage à 180 degrés et refuse d’aller plus loin en arguant qu’il n’y a pas de problème avec le crime organisé russe.

Un haut dirigeant du FBI confie à Friedman : « Les équipes ne nous laissent pas parler à leurs joueurs à propos de l’extorsion dont ils sont victimes. Nous sommes pourtant là pour les protéger. »

Et l’enquêteur en chef du Congrès, Michael Bopp, ajoute : « Nous avions le pouvoir de contraindre des témoins, nous représentions un comité du Congrès et les dirigeants de la ligue n’ont pas cessé de nous claquer des portes en pleine fac.e »

Et le même haut gradé du FBI ajoute que son organisation craint que des matchs de la LNH soient truqués ou éventuellement truqués par le crime organisé russe.

Éclaboussée par cette histoire, la LNH fait parvenir une mise en demeure au journaliste et au magazine Details, à qui on demande de se rétracter. Friedman et le magazine maintiennent leur version. La LNH n’intente aucune poursuite.

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Pendant que ses camarades de la LNH sont victimes de la mafia, Pavel Bure n’est inquiété par personne. Il est établi par le gouvernement américain comme un proche d’Anzor Kikalishvili. Natif de la Géorgie, Kikalishvili est considéré comme l’un des parrains du crime organisé russe.

À Moscou, Bure est aussi vu plusieurs fois en compagnie de la fille de Joseph Kobzon, que le FBI identifie comme le chef spirituel de la mafia.

Selon les informations obtenues par Friedman, dès 1993, les Canucks demandent à leur prolifique marqueur de couper ses liens avec le monde interlope de son pays. Il promet de le faire, mais de toute évidence, il ne donne jamais suite à cet engagement.

« Vous ne pourriez pas croire le nombre de mafieux que fréquente Bure lorsqu’il est à Moscou. Il est constamment avec eux », confie un enquêteur ayant participé à l’enquête du Congrès américain.

Bure fait aussi des affaires avec Kikalishvili. Ce dernier nomme Pavel Bure au poste de président de la Twenty First Century Association (TFCA), un organisme – supposément – sans but lucratif. Selon le FBI, la TFCA est en réalité un paravent qui vaut au bas mot 100 millions et qui permet au crime organisé russe de blanchir les intérêts qu’il détient dans l’immobilier, l’hôtellerie et de nombreux casinos.

Quelques mois après les révélations de Robert Friedman, malgré le fait qu’il venait de connaître une saison de 51 buts, les Canucks de Vancouver ont échangé Pavel Bure aux Panthers de la Floride.

À Miami, Bure a retrouvé… Anzor Kikalishvili, qui s’était installé là-bas et qui selon une déclaration sous serment du FBI, était impliqué dans le trafic de drogue avec un cartel sud-américain. Toujours selon cette déclaration, Kikalishvili acheminait aussi des prostituées de l’Europe de l’Est vers les États-Unis, tout en se livrant à des activités d’extorsion.

Pavel Bure a toujours refusé de se dissocier publiquement d’Anzor Kikalishvili.

Je comprends qu’il a amassé 779 points en 702 matchs dans la LNH. Mais son histoire est connue dans le milieu du hockey. Comment se fait-il que le comité de sélection du Temple de la renommée du hockey ait eu la bonne idée de lui réserver une place?

Au début des années 1970, le président du Temple, le légendaire Conn Smythe, avait remis sa démission parce que le comité de sélection avait admis un joueur reconnu pour sa trop grande consommation d’alcool et ses nombreux problèmes conjugaux.

« Si vous êtes pour abaisser les critères, je démissionne », avait simplement tranché le président.

Lundi soir, pendant le discours d’acceptation de Pavel Bure, Conn Smythe se retournera probablement dans sa tombe.