Blogue de Martin Leclerc

Le talent russe ne pousse pas dans les arbres

Mercredi 7 novembre 2012 à 13 h 25 | | Pour me joindre

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La nette domination que les jeunes Russes ont exercée sur les meilleurs espoirs de la LHJMQ, lundi soir, m’a fait penser à quelques passages de Talent is overrated, un fascinant bouquin que j’ai eu la chance de lire au cours des dernières semaines. C’est un entraîneur de la Ligue nationale qui me l’avait recommandé.

Pour expliquer le succès que connaissent les plus grands athlètes, il y a généralement deux théories qui circulent dans le monde du sport.

Il y a d’abord ceux qui croient au fameux talent naturel. Selon cette théorie, certains individus ont tout simplement la chance de naître avec un talent exceptionnel. Ainsi, Tiger Woods et Wayne Gretzky seraient venus au monde avec une sorte de don, ou une sorte de gène, qui leur a permis de se démarquer de 99,99 % des autres athlètes dans leur discipline respective.

Ensuite, il y a les tenants de la théorie du travail ardu. Selon cette thèse, ce sont invariablement les athlètes qui déploient le plus d’ardeur au jeu et à l’entraînement qui finissent par connaître le plus de succès. Après tout, n’est-il pas exact que les athlètes les plus dominants sont presque toujours ceux qui s’entraînent avec le plus d’intensité?

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L’auteur de Talent is overrated, Geoff Colvin, démolit ces deux courants de pensée qui sont profondément ancrés dans notre société. Selon Colvin, le talent naturel n’existe tout simplement pas et ceux qui soutiennent qu’il suffit de travailler fort pour exceller sont totalement dans le champ. À ses yeux, c’est plutôt « l’entraînement délibéré » qui finit par créer des virtuoses dans le monde du sport, des arts ou des affaires.

Qu’est-ce au juste que l’entraînement délibéré? Ça signifie qu’il ne suffit pas de s’entraîner avec ardeur pour progresser et connaître du succès. Il faut aussi avoir accès à un enseignement de qualité et constamment recevoir de la rétroaction (feedback) quant à la qualité des gestes qu’on répète à l’entraînement. Surtout, il faut toujours s’entraîner avec un but précis. Le perfectionnement de haut niveau exige par ailleurs qu’on lui consacre un très grand nombre d’heures, dans un contexte qui est souvent fort plate et ennuyant.

Parmi les nombreux exemples cités par Colvin, il y a cette comparaison entre Mozart et Tiger Woods, qui ont curieusement connu des cheminements presque identiques. Les deux avaient un père qui connaissait à fond une discipline (le piano ou le golf) qu’ils ont commencé à se faire enseigner à l’âge de 2 ou 3 ans. Les deux ont eu accès à un incroyable volume d’entraînement de qualité et à de la rétroaction constante. Et les deux étaient de véritables bêtes de travail, qui consacraient délibérément et méticuleusement un très grand nombre d’heures à peaufiner leurs habiletés.

Changez les noms de Mozart et de Woods et remplacez-les par ceux de Sidney Crosby et du golfeur chinois de 14 ans Guan Tianlang, qui vient de se qualifier pour le Tournoi des maîtres. Et vous obtiendrez à peu près la même histoire.

Bref, selon Geoff Colvin, le talent pur n’existe pas. « Si vous n’êtes pas devenu Tiger Woods, c’est simplement parce que votre père n’était pas Earl Woods », écrit-il.

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Revenons maintenant à nos joueurs d’âge junior et au fameux Défi Subway qui les oppose à une sélection de joueurs russes. Pour ce « défi » sans réelle importance, les Russes ne débarquent pas tout le temps au Canada avec une équipe de premier plan. Quoique cette année, il faut admettre qu’ils ont fait un très bel effort.

Les Russes ont remporté leurs cinq derniers matchs contre les meilleurs éléments de la LHJMQ.

De l’extérieur, il peut sembler normal qu’une formation regroupant plusieurs membres de l’équipe nationale de Russie ait le dessus sur une équipe rassemblant les meilleurs joueurs du Québec et des Maritimes. Il peut aussi sembler normal que cette même équipe russe soit plus talentueuse que l’équipe du Québec et des Maritimes et qu’elle produise généralement plus de choix de premier tour au repêchage.

« C’est une équipe nationale contre une équipe régionale. C’est sûr que les Russes vont gagner », prédisait d’ailleurs fiston avant la rencontre de lundi.

Mais dans les faits, les prestations des Russes donnent totalement raison à Geoff Colvin.

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Nos joueurs d’âge junior travaillent certainement aussi fort que les jeunes Russes. Peut-être plus, si l’on tient compte du calendrier auquel les joueurs de la LHJMQ sont soumis. Si l’ardeur au travail était gage de succès, la LHJMQ ou le Québec seraient capables de rivaliser n’importe quand avec n’importe quelle équipe nationale de Russie.

Et si le talent était inné, ce serait la même chose.

Le Québec et les Maritimes comptent sur un bassin de plus de 130 000 joueurs de moins de 20 ans. Les Russes n’en ont que 61 220.

Si le talent était un don du ciel, il serait réparti équitablement des deux côtés de l’Atlantique. Et comme le bassin de joueurs de la LHJMQ est deux fois plus élevé que celui des Russes, l’équipe de la LHJMQ devrait normalement présenter une formation dont les joueurs, individuellement, seraient généralement plus habiles et talentueux.

Mais ce n’est pas ce qui se produit. Quand nous arrivons au Championnat mondial junior durant la période des Fêtes, seulement deux ou trois Québécois décrochent des postes dans l’équipe canadienne. Et malgré son bassin de plus de 525 000 joueurs, le Canada a besoin de toute sa petite monnaie pour tenir tête aux Russes et à leur petit bassin de joueurs, qui est huit ou neuf fois moins élevé.

À sa face même, l’entraînement délibéré des Russes est plus efficace que le nôtre. Quarante ans après la Série du siècle, ce serait peut-être à notre tour d’aller les visiter pour apprendre.