Blogue de Martin Leclerc

Le monde selon Jacques Villeneuve

Vendredi 8 juin 2012 à 14 h 08 | | Pour me joindre

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Ces dernières années, j’ai souvent douté que Jacques Villeneuve puisse connaître du succès au sein du championnat NASCAR. Parce que les virages à gauche n’ont jamais été son fort…

Je blague un peu, bien sûr, mais il y a un tout de même un petit fond de vérité dans cet énoncé.

Durant les six ou sept années où j’ai couvert notre Jacques national dans le grand cirque de la F1, on lui demandait de se prononcer sur une foule de sujets. Et comme Jacques avait des opinions sur tout, il répondait avec la franchise et l’aplomb qui ont toujours caractérisé les membres de sa famille.

J’ai côtoyé Villeneuve sur les circuits assez longtemps pour savoir qu’il a une vision du monde assez particulière. Nous interprétons tous le monde qui nous entoure en fonction du milieu où nous avons grandi et en fonction de nos expériences passées.

Comme Jacques a vécu une enfance assez singulière et qu’il a été une vedette planétaire durant une bonne partie de sa vie d’adulte, il est sans doute normal que ses prises de position – souvent très conservatrices – détonnent.

Par exemple, à l’époque, Villeneuve déplorait l’attitude des jeunes pilotes qu’il accusait de se comporter en idiots et de manquer de respect sur la piste. Par contre, quand le temps venait de discuter de l’amélioration de la sécurité en F1, il ne se présentait pas aux réunions de l’association des pilotes. En fait, il ne faisait même pas partie de l’association parce qu’il estimait que ces délibérations collectives ne menaient nulle part.

Côté réglementation, Villeneuve s’opposait aussi à l’ajout de dispositifs électroniques facilitant le pilotage (les systèmes antidérapage par exemple) parce qu’il estimait que ces gadgets réduisaient l’écart entre les mauvais et les bons pilotes. Il aurait donc préféré que les monoplaces soient technologiquement figées dans le temps.

Politiquement, je me rappelle aussi d’une grande controverse survenue au début des années 2000, quand le gouvernement libéral de Jean Chrétien avait décidé d’adopter une loi antitabagisme. Cette loi, qui visait à protéger la santé publique, interdisait aux cigarettiers de concevoir des campagnes de publicité destinées aux jeunes. Elle visait donc particulièrement la F1.

À l’époque, la plupart des commanditaires majeurs de la F1 étaient des fabricants de tabac dont les logos apparaissaient sur les monoplaces et les uniformes des plus grands pilotes. Or, la nouvelle loi interdisait spécifiquement aux écuries d’afficher ces marques de commerce.

Villeneuve, qui défendait les couleurs des cigarettes Lucky Strike avec l’écurie British American Racing (propriété de British American Tobacco), trouvait cette législation totalement ridicule.

« Je ne fume pas parce que je sais que c’est mauvais pour la santé. C’est un choix que les gens font, et le gouvernement n’a qu’à les laisser décider. Pensez-vous vraiment que les gens vont se mettre à fumer parce qu’il y a des logos de marques de cigarettes sur les voitures? », demandait-il.

Il ne pouvait concevoir que son style de vie, son image et le prestige de son titre de champion du monde puissent servir à vendre des cigarettes, alors que c’était le but premier de toute l’opération. British American Tobacco n’avait certainement pas investi des centaines de millions dans la course automobile pour le plaisir de remporter des trophées!

Ce qui nous amène aux déclarations que Villeneuve a faites jeudi soir à l’occasion de la grande soirée mondaine donnant le coup d’envoi aux festivités du Grand Prix.

Parce qu’il a une opinion sur tout, Villeneuve n’a pas hésité une seconde à s’immiscer dans le débat entourant la hausse de droits de scolarité. Et justement à cause de son vécu très particulier, j’ai trouvé sa position extrêmement intéressante.

Villeneuve a notamment qualifié les étudiants de « fainéants ». Il a rappelé que les manifestations des derniers mois ont coûté une fortune à la ville de Montréal et aux deux paliers de gouvernement. Et il leur a conseillé de rentrer bien gentiment à l’école « parce qu’un jour, ce sont eux qui devront payer leur contribution à la société ».

La phrase qui a le plus retenu mon attention était la suivante : « Les étudiants ont peut-être une idée un peu fausse de la réalité des choses. Ils réclament la liberté, mais ne se rendent pas compte qu’ils en enlèvent à beaucoup de gens. Je pense qu’ils ont passé leur jeunesse à grandir sans que leurs parents leur disent non. C’est ce qu’on voit dans les rues. Ça passe son temps à se plaindre. »

Chacun a droit à son opinion.

N’empêche, il est particulièrement fascinant de voir comment le débat entourant l’accessibilité aux études peut être perçu par quelqu’un qui a fréquenté le collège alpin Beau Soleil, en Suisse, qui est reconnu comme la maison d’enseignement la plus prestigieuse du monde.

Durant son passage dans cette école secondaire, Villeneuve a côtoyé des princes et des princesses ainsi que les héritiers des plus grandes fortunes d’Europe. De nos jours, les parents des quelque 180 élèves qui fréquentent cette école doivent débourser environ 97 000 $ par an pour assurer un enseignement de qualité à leurs enfants. Cela exclut bien sûr les dépenses reliées aux activités sportives et aux expéditions…

Puisqu’il est question d’expéditions, justement, pendant que les étudiants québécois protestaient dans les rues de Montréal et esquivaient les matraques à la mi-mai, les élèves de troisième secondaire du collège Beau Soleil pagayaient dans l’Ardèche, dans le sud de la France. Et en mars, au moment où les étudiants québécois commençaient à s’aventurer dans les rues pour protester contre la hausse de leurs droits de scolarité, huit élèves de Beau Soleil mettaient le cap sur l’Équateur pour faire l’ascension du volcan Cotopaxi.

De toute évidence, les élèves de Beau Soleil ne passent pas leur temps à se plaindre dans les rues. Mais on peut se demander si ce sont les étudiants québécois ou les étudiants de Beau Soleil qui se font le plus souvent dire non par leurs parents…

Les étudiants du collège Beau Soleil n’ont certainement pas de problèmes avec leurs prêts et bourses. Et il est permis de croire que les consoeurs et confrères de classe de Jacques n’ont pas eu à occuper deux ou trois petits boulots afin de se loger, se nourrir et payer les coûts de leurs études comme le font les fainéants du Québec.

Villeneuve a par ailleurs raison lorsqu’il prétend que les étudiants qui protestent aujourd’hui devront demain payer leur contribution à la société.

En effet, la plupart n’auront pas le choix de payer leur pleine contribution. Ils ne pourront pas s’installer à Monaco ou en Suisse par exemple (comme tant de pilotes de F1 le font) pour éviter de faire face à des taux d’imposition qu’ils jugent injustes et disproportionnés.