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Intimidation journalistique

lundi 2 avril 2012 à 16 h 31 | | Pour me joindre

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gravela_rc

J’ai travaillé pendant quelques années en région au début de ma carrière.

Il n’est pas toujours facile de rester indépendant comme journaliste lorsqu’on vit dans un petit milieu. On croise le maire au dépanneur. On est assis au restaurant à une table voisine du président de la chambre de commerce, etc.

Lorsqu’on critique un peu trop sévèrement les autorités, les pressions peuvent être vives sur les dirigeants des médias pour faire changer les choses.

Je peux donc facilement me mettre dans la peau de mes collègues de la Mauricie, le journaliste Hugo Lavallée et le réalisateur Pierre Marceau, qui ont signé la semaine dernière à notre émission une enquête sur le nouvel amphithéâtre de Shawinigan et son financement public.

Ce qu’on retenait essentiellement de leur enquête, c’est que l’histoire de cet aréna était le cas typique d’un financement public où le privé empochait les profits grâce à un OSBL (organisme sans but lucratif).

Évidemment, les dirigeants de la ville et des Cataractes ne sont pas contents. Et ils ne se sont pas gênés pour le communiquer à Hugo, un jeune journaliste qui a beaucoup d’avenir.

Le président des Cataractes, Réal Breton, a décidé de se plaindre directement au journaliste en lui disant au téléphone : « Le dossier ne restera pas comme ça, soyez certain de ça. Vous ne salirez pas notre nom en faisant des reportages comme ça. […] Je ne répondrai plus à aucune de vos questions, et je ne vous donnerai plus jamais d’entrevue. »

En général, une personnalité publique doit répondre à toutes les questions et n’a pas à faire le tri des « bons » et des « mauvais » journalistes. Même lorsque ça chauffe.

Ce n’est pas tout. Le maire de Shawinigan, Michel Angers, qui a donné une entrevue à notre journaliste durant son enquête, est allé jusqu’à exercer des pressions pour qu’on reprenne le tout, n’étant pas satisfait de sa performance. Trente minutes après que notre équipe eut quitté l’hôtel de ville, il a personnellement téléphoné à celle qui dirige les services français de Radio-Canada dans la région de la Mauricie, Nancy Sabourin, pour lui demander de tout reprendre à zéro. Le lendemain, il lui a laissé de nombreux messages à cet effet. Mme Sabourin a accepté que l’entrevue soit reprise, mais que la première ne soit pas effacée et puisse être utilisée.

Ça va plus loin. Le maire Angers a tenu une conférence de presse le lendemain de la diffusion du reportage en déclarant qu’il était « pathétique que deux journalistes régionaux, M. Marceau et M. Lavallée, dépeignent [comme ça] la ville de Shawinigan sur tout le réseau français de Radio-Canada. […] Décidément, y’a des gens qui ne vivent pas sur la même planète que nous. […] C’est triste, pathétique et, à la limite, mesquin. »

Depuis quand le mandat d’un journaliste est-il de donner une bonne image de sa région?

Ce qu’il y a aussi d’étonnant, c’est que le président des Cataractes, Réal Breton, a finalement accepté durant cette conférence de presse de dévoiler des chiffres qu’il ne voulait pas donner publiquement durant la confection de notre reportage. D’ailleurs, le ton de toute cette conférence de presse a été très agressif.

Depuis jeudi, notre équipe a été la cible d’une certaine forme d’intimidation, par des menaces à peine voilées.

Ça ne s’arrête pas là. Des commerçants de Shawinigan ont indiqué leur intention de boycotter Radio-Canada dans l’achat de leur publicité. Et demain (le 3 avril), on annonce la tenue d’une manifestation organisée par la chambre de commerce locale pour protester contre notre reportage. Le thème de la manifestation est : « J’aime Shawinigan! »

Dans les grandes villes, il est très rare que des pressions aussi directes soient exercées sur des journalistes ou les directions des salles de nouvelles des grands médias. Il y en a, mais ça se fait, disons, plus subtilement. À la place, les gens qui ne sont pas contents de notre travail déposent des plaintes à l’ombudsman de Radio-Canada ou au  Conseil de presse du Québec, ou alors ils nous poursuivent carrément en justice.

On le voit, en région ça se fait différemment. Là où ça dépasse les bornes, c’est lorsqu’on tente d’intimider un journaliste pour la seule et bonne raison qu’on n’a pas aimé son reportage. Surtout qu’à ce jour, personne n’a encore contesté les faits exposés dans l’enquête de Hugo et de Pierre.

Depuis hier, lorsque je parle au téléphone, je prends soin d’être poli avec tout le monde, et de saluer tous ceux qui sont potentiellement à l’écoute.

Pas seulement l’interlocuteur connu à qui je parle, mais aussi ceux qui peut-être m’espionnent.

Jusqu’à tout récemment, il m’arrivait, dans mes pires craintes, d’imaginer que des gens du crime organisé peu scrupuleux avaient les moyens d’épier mes conversations pour tenter de découvrir quelles sont mes sources.

Mais depuis la déclaration du ministre Robert Dutil et du chef de la police de Montréal, Marc Parent, comme quoi des enquêtes auront lieu pour connaître le nom des sources journalistiques dans l’affaire Davidson, j’ai l’impression qu’on est plusieurs en ligne lorsque je parle au téléphone.

Pour un journaliste qui cultive ses sources depuis de nombreuses années et qui tisse avec elles un lien de confiance durable, c’est un horrible sentiment de se savoir potentiellement espionné.

Pourquoi cette enquête, et pourquoi viser les journalistes et leurs sources?

Je n’ai pas à commenter ni à juger le travail des mes collègues oeuvrant pour d’autres médias et qui ont travaillé sur l’affaire Davidson.

Mais ici, à Radio-Canada, tout a été fait dans les normes pour ne pas mettre en danger la vie de quiconque.

Reportons-nous au jour de la diffusion de notre premier reportage sur l’affaire Davidson.

Nous sommes le 16 janvier 2012 à 17 h. J’entre en ondes avec cette véritable bombe éclaboussant la police de Montréal.

Je donne le plus de détails possible au sujet des informations sur lesquelles nous travaillons depuis plusieurs semaines. Et je fais une entrevue avec un des grands patrons du service des enquêtes criminelles du SPVM, Didier Deramond, qui confirme en tout point mes informations.

Si cette personne a accepté de confirmer et de commenter mes informations, c’est qu’elle a jugé que la divulgation de cette histoire ne mettait personne en danger.

J’avais au préalable été en contact avec un responsable du corps policier qui m’avait indiqué que les informateurs les plus vulnérables étaient bel et bien en sécurité.

Nous connaissions cette journée-là le nom d’Ian Davidson de même que le nom de l’avocat qui aurait contacté la police pour l’aviser qu’un ancien policier offrait à des membres de la mafia la fameuse liste d’informateurs. Nous avons décidé de ne pas rendre publique cette information.

Tout ça pour vous dire que la police se trompe de cible lorsqu’elle veut enquêter sur les sources des journalistes et peut-être même sur les journalistes.

Mais les dangers d’une enquête de ce type peuvent être extrêmement graves et nuire à toutes nos enquêtes journalistiques.

Qui peut garantir que la SQ et le SPVM ne tenteront pas d’élargir leur enquête à d’autres dossiers? Que les policiers n’iront pas à la pêche pour tenter de découvrir nos sources dans d’autres dossiers, par exemple dans celui de la construction?

Ce serait d’autant plus dangereux que nous savons que de l’information sensible passe parfois de la police au gouvernement.

Qui peut garantir dans ce contexte que le gouvernement ne tentera pas avec cette partie de pêche de protéger ses intérêts en nuisant au travail professionnel des journalistes.

Il faut savoir qu’il est très rare qu’autant de sources fiables parlent aux journalistes. C’est pourtant ce qui arrive depuis quelques années, soit depuis les divers scandales qui éclaboussent nos gouvernements.

Si tel est le cas, c’est probablement parce que nos institutions ne fonctionnent pas comme elles le devraient.

Et ça, ce n’est sûrement pas la faute des journalistes!