Billets classés sous « Ian Davidson »

Depuis hier, lorsque je parle au téléphone, je prends soin d’être poli avec tout le monde, et de saluer tous ceux qui sont potentiellement à l’écoute.

Pas seulement l’interlocuteur connu à qui je parle, mais aussi ceux qui peut-être m’espionnent.

Jusqu’à tout récemment, il m’arrivait, dans mes pires craintes, d’imaginer que des gens du crime organisé peu scrupuleux avaient les moyens d’épier mes conversations pour tenter de découvrir quelles sont mes sources.

Mais depuis la déclaration du ministre Robert Dutil et du chef de la police de Montréal, Marc Parent, comme quoi des enquêtes auront lieu pour connaître le nom des sources journalistiques dans l’affaire Davidson, j’ai l’impression qu’on est plusieurs en ligne lorsque je parle au téléphone.

Pour un journaliste qui cultive ses sources depuis de nombreuses années et qui tisse avec elles un lien de confiance durable, c’est un horrible sentiment de se savoir potentiellement espionné.

Pourquoi cette enquête, et pourquoi viser les journalistes et leurs sources?

Je n’ai pas à commenter ni à juger le travail des mes collègues oeuvrant pour d’autres médias et qui ont travaillé sur l’affaire Davidson.

Mais ici, à Radio-Canada, tout a été fait dans les normes pour ne pas mettre en danger la vie de quiconque.

Reportons-nous au jour de la diffusion de notre premier reportage sur l’affaire Davidson.

Nous sommes le 16 janvier 2012 à 17 h. J’entre en ondes avec cette véritable bombe éclaboussant la police de Montréal.

Je donne le plus de détails possible au sujet des informations sur lesquelles nous travaillons depuis plusieurs semaines. Et je fais une entrevue avec un des grands patrons du service des enquêtes criminelles du SPVM, Didier Deramond, qui confirme en tout point mes informations.

Si cette personne a accepté de confirmer et de commenter mes informations, c’est qu’elle a jugé que la divulgation de cette histoire ne mettait personne en danger.

J’avais au préalable été en contact avec un responsable du corps policier qui m’avait indiqué que les informateurs les plus vulnérables étaient bel et bien en sécurité.

Nous connaissions cette journée-là le nom d’Ian Davidson de même que le nom de l’avocat qui aurait contacté la police pour l’aviser qu’un ancien policier offrait à des membres de la mafia la fameuse liste d’informateurs. Nous avons décidé de ne pas rendre publique cette information.

Tout ça pour vous dire que la police se trompe de cible lorsqu’elle veut enquêter sur les sources des journalistes et peut-être même sur les journalistes.

Mais les dangers d’une enquête de ce type peuvent être extrêmement graves et nuire à toutes nos enquêtes journalistiques.

Qui peut garantir que la SQ et le SPVM ne tenteront pas d’élargir leur enquête à d’autres dossiers? Que les policiers n’iront pas à la pêche pour tenter de découvrir nos sources dans d’autres dossiers, par exemple dans celui de la construction?

Ce serait d’autant plus dangereux que nous savons que de l’information sensible passe parfois de la police au gouvernement.

Qui peut garantir dans ce contexte que le gouvernement ne tentera pas avec cette partie de pêche de protéger ses intérêts en nuisant au travail professionnel des journalistes.

Il faut savoir qu’il est très rare qu’autant de sources fiables parlent aux journalistes. C’est pourtant ce qui arrive depuis quelques années, soit depuis les divers scandales qui éclaboussent nos gouvernements.

Si tel est le cas, c’est probablement parce que nos institutions ne fonctionnent pas comme elles le devraient.

Et ça, ce n’est sûrement pas la faute des journalistes!