Billets classés sous « commission Charbonneau »

L’intimidation de Dessau

mercredi 20 mars 2013 à 15 h 07 | | Pour me joindre

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gravela_rc

Pendant que les témoignages des dirigeants de firmes de génie se multiplient devant la commission Charbonneau, il est intéressant de regarder en arrière, particulièrement dans le cas de Rosaire Sauriol, de Dessau. C’était au printemps 2010, comme nous diffusions un reportage intitulé « Les ingénieurs sous haute surveillance ».

Nous révélions les liens de proximité troublants entre ces firmes et les partis politiques. Nous avions entre autres recensé une cinquantaine d’ex-politiciens ou d’ex-dirigeants gouvernementaux et municipaux se retrouvant dans de grandes firmes de génie-conseil, dont Frank Zampino, l’ancien président du comité exécutif de Montréal, qui aujourd’hui fait face à la justice. Nous cherchions à savoir s’il s’agissait là d’un simple hasard ou d’une stratégie pour obtenir de l’information privilégiée.

Nous parlions aussi d’une soirée de financement douteuse organisée en 2008 à Montréal par un dirigeant d’une filiale de Dessau pour l’ex-ministre des Affaires municipales Nathalie Normandeau, pourtant députée d’une circonscription de la Gaspésie. L’activité de financement avait rapporté officiellement 43 000 $. C’est Gilles Vaillancourt qui avait présenté Mme Normandeau. D’autres maires étaient présents.

Mais des sources nous avaient indiqué que c’était bien Dessau, et non un de ses employés, qui avait organisé la soirée, en violation avec la loi électorale.

Nous avions tenté à de nombreuses reprises d’obtenir une entrevue avec les gens de Dessau, mais en vain.

Dans son témoignage à la commission Charbonneau, le vice-président de la compagnie n’a pas parlé de cette activité de financement. Mais il a parlé d’un système de prête-noms pour contribuer aux partis politiques provinciaux.

À l’époque, au lieu de nous répondre, la compagnie, par le truchement de l’avocat Christian Joly, nous avait fait parvenir une mise en demeure bien sentie, quelques semaines avant la diffusion du reportage. Pour s’assurer de l’effet de cette mise en demeure, elle avait été adressée au bureau du président de Radio-Canada, Hubert Lacroix.

Il est clair que l’objectif était de nous intimider.

Il est très instructif avec le recul que nous offre la commission Charbonneau de relire le libellé de cette mise en demeure dont le signataire s’offusque de nos demandes d’entrevues répétées sur le financement illégal de partis politiques par Dessau.

En voici des extraits :

« À chacune des occasions, les porte-parole de Dessau ont catégoriquement nié toute implication dans le financement de partis politiques et du PLQ en particulier et que ce soit directement ou par le biais d’un employé. […] Notre cliente se fait un devoir de respecter scrupuleusement les lois en vigueur partout où elle œuvre. […]

Or, nous avons des raisons de croire que dans un prochain épisode d’Enquête, vos journalistes ont l’intention de rapporter que Dessau organise de telles activités de financement en violation des dispositions de la loi électorale. Dessau réitère de nouveau vigoureusement par la présente que de telles allégations sont fausses et sans fondement.

[…] Si nos informations sont exactes et que vous vous apprêtez à diffuser de telles allégations fausses et sans fondement, la présente a pour but de vous mettre en garde et de vous aviser que ceci aura pour effet de causer un tort et des dommages importants à Dessau qui vous en tiendra responsable et prendra contre vous les recours appropriés. »

Avec le recul, qui donc a causé « un tort et des dommages importants » aux actionnaires de Dessau? Les journalistes à la recherche de la vérité, ou les dirigeants d’entreprises contraints aujourd’hui de faire leur mea culpa devant la commission Charbonneau?

Quand j’entends Rosaire Sauriol souligner dans son témoignage que l’entreprise avait décidé d’elle-même de faire une déclaration volontaire au fisc sur les 2 millions de dollars qu’elle a versés illégalement aux partis politiques, je demeure sceptique.

En fait, ça me fait penser à Lance Armstrong quand il déclare regretter de s’être dopé pendant toutes ces années.

Le regrette-t-il vraiment ou regrette-t-il de s’être fait prendre?

Les amis

mercredi 6 février 2013 à 16 h 18 | | Pour me joindre

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gravela_rc

C’est drôle comment une photo peut prendre de l’importance selon les événements…

Regardez celle-ci. Une bonne partie de l’état-major de la FTQ-Construction en compagnie de Giuseppe Borsellino. À sa gauche, vous avez sûrement reconnu son ami Jocelyn Dupuis, qui a bénéficié gratuitement du condo d’une des compagnies de Borsellino au désormais célèbre 1000, de la Commune. Et à sa droite, Rénald Grondin, aussi de la FTQ-Construction, et dont on a parlé mardi à la commission Charbonneau. Cette photo a été publiée la première fois en mai 2010 dans Ruefrontenac.com. Ils participaient tous à une soirée pour la fondation de la compagnie de Joe Borsellino, Garnierkids.

Puis, regardez celle-ci. M. Borsellino avec Tony Tomassi à l’Assemblée nationale. M. Tomassi, pour qui M. Borsellino a fait « encore une p’tite affaire », selon l’écoute électronique entendue mardi à la Commission. Le procureur de la commission n’a pas encore demandé à M. Borsellino quelle était cette « p’tite affaire ».

Une photo, dit-on, vaut mille mots!

Le témoignage de Lino Zambito est maintenant terminé. Celui de « Monsieur TPS » (Taxe pour Surprenant) commence. Les révélations se succèdent à un rythme d’enfer. On peut maintenant mettre des visages sur les scandales qui se sont multipliés ces dernières années dans l’industrie de la construction.

Le choc est énorme. La commission Charbonneau tient jusqu’à maintenant ses promesses, soit d’exposer publiquement des stratagèmes qui nous ont coûté très cher.

Comme tout le monde, je suis rivé à mon écran depuis la reprise des travaux de la commission et je suis renversé par ce que j’y entends. Pourtant, je fais partie des journalistes qui ont contribué à débusquer cet immense scandale de l’industrie de la construction. Comment? Principalement par le recours à des sources confidentielles de qualité.

Certains moralisateurs de la profession, dont certains chroniqueurs qui ne sont pas journalistes, s’amusent depuis un certain temps à critiquer nos méthodes d’enquête, notamment le recours aux sources confidentielles. De telles critiques me surprennent. C’est oublier qu’il n’y aurait pas d’enquête journalistique sans sources confidentielles. En fait, il n’y aurait pas d’enquête du tout, ni journalistique ni policière.

Personne ne se précipite spontanément devant les caméras pour s’inculper ou pour accuser d’autres personnes qui sont menaçantes. Comme journaliste, c’est toujours mieux de réussir à présenter des gens qui sont prêts à vider leur sac à visage découvert. Mais dans l’exercice de notre profession, ça arrive rarement. Si nous devons nous replier sur les sources confidentielles, c’est en partie parce que nous n’avons pas de pouvoirs de contrainte, contrairement à une commission d’enquête, qui peut obliger des témoins à se présenter à ses audiences et les forcer à s’identifier.

Nous n’avons pas non plus de pouvoirs de perquisition qui nous permettraient de mettre la main sur des documents compromettants, pouvoirs dont bénéficient les policiers. À cela, ajoutons que nous ne pouvons pas assurer nous-mêmes la sécurité de nos intervenants, sauf de taire leur nom et de faire en sorte que jamais personne ne sache qu’ils nous ont parlé. C’est ce qu’on appelle la protection des sources. Dans nos enquêtes sur la construction, nous avons dû à de nombreuses reprises recourir à des noms de code pour éviter qu’il y ait des fuites sur l’identité de nos sources. Enfin, les gens qui nous parlent ne bénéficient pas de l’immunité que leur offre une commission d’enquête comme la commission Charbonneau.

Toutes ces raisons expliquent pourquoi il nous arrive de devoir présenter nos témoins derrière un paravent. Cela ne signifie pas que nous n’ayons pas fait les vérifications d’usage pour nous assurer de leur crédibilité et de la véracité de leurs propos. La décision de présenter le témoignage d’une source confidentielle n’est jamais prise à la légère à Enquête.

C’est grâce à l’utilisation de ces sources confidentielles de qualité que le journalisme d’enquête donne de bons résultats. Autant pour le scandale de la construction au Québec, que celui des commandites à Ottawa ou du Watergate à Washington.

Ce sont les reportages s’appuyant en partie sur les confidences de sources confidentielles qui ont permis la tenue de la commission Charbonneau, où les témoins viennent confirmer et corroborer un scandale mis au jour il y a trois ans et demi par les journalistes d’enquête, dont nous.