Notre enquête de cette semaine sur les agressions sexuelles qu’auraient subies de nombreux élèves de l’Institut des sourds de Montréal est très difficile à regarder.

Certes, ce n’est pas la première fois qu’on présente des reportages de ce type, mais celui de cette semaine est à mon avis unique. Il a été réalisé par la journaliste Johanne Faucher et la réalisatrice Johanne Bonneau.

Il est unique, d’une part parce qu’il s’agit de victimes « parfaites » en raison de leurs difficultés à transmettre leur détresse, puisqu’elles sont privées de la parole.

Il est aussi unique en raison des témoignages livrés en langage des signes. C’est probablement la première fois qu’on assiste à des témoignages d’agressions sexuelles exprimés de façon aussi crue.

Les sourds communiquent entre eux de façon très directe. Les témoignages recueillis semblent durs, leurs propos explicites. Ils sont difficiles à écouter. Les anciens élèves nous ont donné des témoignages de façon très candide, sans filtre. C’est leur façon de communiquer.

Le degré de difficulté pour cette enquête était très élevé parce qu’au début nous ne savions pas si les noms des présumés agresseurs allaient être rendus publics. Il était donc important pour nous de rencontrer le plus grand nombre possible d’anciens élèves qui disaient avoir été agressés sexuellement.

Autre difficulté, nous avons dû avoir un interprète avec nous pour toute la durée du tournage. Nous avons rencontré une quinzaine d’anciens élèves. Nous pouvions difficilement communiquer avec eux par courriel. Plusieurs sont illettrés et n’arrivaient pas à comprendre nos messages. Nous avons utilisé les services d’interprètes de Bell, mais ce n’était pas toujours facile de se faire comprendre.

Les personnes qui ont fréquenté l’Institut des sourds de Montréal dans les années 50 et 60 sont pour la plupart analphabètes. Une génération sacrifiée par des méthodes d’apprentissage de la langue. On attendait d’eux qu’ils prononcent des sons qu’ils n’entendaient pas. Aujourd’hui, la plupart ne savent ni lire ni écrire.

En plus de toutes ces difficultés, les anciens élèves devaient nous faire confiance sur un sujet aussi délicat. Ils ont dû également faire confiance aux interprètes pour rapporter leurs propos avec justesse. Il est arrivé qu’un ancien élève arrête l’entrevue parce qu’il ne croyait pas que sa réponse avait été bien interprétée. Par exemple, il avait fait quelques signes et l’interprète parlait pendant une minute. Pour lui, c’était impossible que ce soit si long. Nous devions, nous aussi, nous fier au professionnalisme des interprètes.

L’autre difficulté à laquelle notre équipe a été confrontée est le silence des Clercs de Saint-Viateur, visés par les accusations des témoins entendus dans notre reportage.

Ils n’ont jamais voulu répondre à nos questions.