Billets publiés en octobre 2012

Le témoignage de Lino Zambito est maintenant terminé. Celui de « Monsieur TPS » (Taxe pour Surprenant) commence. Les révélations se succèdent à un rythme d’enfer. On peut maintenant mettre des visages sur les scandales qui se sont multipliés ces dernières années dans l’industrie de la construction.

Le choc est énorme. La commission Charbonneau tient jusqu’à maintenant ses promesses, soit d’exposer publiquement des stratagèmes qui nous ont coûté très cher.

Comme tout le monde, je suis rivé à mon écran depuis la reprise des travaux de la commission et je suis renversé par ce que j’y entends. Pourtant, je fais partie des journalistes qui ont contribué à débusquer cet immense scandale de l’industrie de la construction. Comment? Principalement par le recours à des sources confidentielles de qualité.

Certains moralisateurs de la profession, dont certains chroniqueurs qui ne sont pas journalistes, s’amusent depuis un certain temps à critiquer nos méthodes d’enquête, notamment le recours aux sources confidentielles. De telles critiques me surprennent. C’est oublier qu’il n’y aurait pas d’enquête journalistique sans sources confidentielles. En fait, il n’y aurait pas d’enquête du tout, ni journalistique ni policière.

Personne ne se précipite spontanément devant les caméras pour s’inculper ou pour accuser d’autres personnes qui sont menaçantes. Comme journaliste, c’est toujours mieux de réussir à présenter des gens qui sont prêts à vider leur sac à visage découvert. Mais dans l’exercice de notre profession, ça arrive rarement. Si nous devons nous replier sur les sources confidentielles, c’est en partie parce que nous n’avons pas de pouvoirs de contrainte, contrairement à une commission d’enquête, qui peut obliger des témoins à se présenter à ses audiences et les forcer à s’identifier.

Nous n’avons pas non plus de pouvoirs de perquisition qui nous permettraient de mettre la main sur des documents compromettants, pouvoirs dont bénéficient les policiers. À cela, ajoutons que nous ne pouvons pas assurer nous-mêmes la sécurité de nos intervenants, sauf de taire leur nom et de faire en sorte que jamais personne ne sache qu’ils nous ont parlé. C’est ce qu’on appelle la protection des sources. Dans nos enquêtes sur la construction, nous avons dû à de nombreuses reprises recourir à des noms de code pour éviter qu’il y ait des fuites sur l’identité de nos sources. Enfin, les gens qui nous parlent ne bénéficient pas de l’immunité que leur offre une commission d’enquête comme la commission Charbonneau.

Toutes ces raisons expliquent pourquoi il nous arrive de devoir présenter nos témoins derrière un paravent. Cela ne signifie pas que nous n’ayons pas fait les vérifications d’usage pour nous assurer de leur crédibilité et de la véracité de leurs propos. La décision de présenter le témoignage d’une source confidentielle n’est jamais prise à la légère à Enquête.

C’est grâce à l’utilisation de ces sources confidentielles de qualité que le journalisme d’enquête donne de bons résultats. Autant pour le scandale de la construction au Québec, que celui des commandites à Ottawa ou du Watergate à Washington.

Ce sont les reportages s’appuyant en partie sur les confidences de sources confidentielles qui ont permis la tenue de la commission Charbonneau, où les témoins viennent confirmer et corroborer un scandale mis au jour il y a trois ans et demi par les journalistes d’enquête, dont nous.

Ça arrive rarement. C’est plutôt le contraire qui se produit. Généralement, nous sommes poursuivis par des gens ou des entreprises qui n’aiment pas nos enquêtes. Cette fois-ci, c’est nous qui avons entrepris des procédures judiciaires. La personne visée est la coroner Renée Roussel, qui enquête sur les circonstances entourant la mort de Noémi et d’Audrey Bélanger dans l’île de Phi Phi, dans le sud de la Thaïlande en juin dernier.

La journaliste Johanne Faucher et le réalisateur Georges Amar se sont rendus dans cette île cet été pour faire enquête sur la mort des deux sœurs Bélanger. À mesure que leur enquête progressait, les contradictions s’accumulaient.

La thèse de la consommation d’une boisson contenant du DEET ayant causé la mort des deux sœurs était celle retenue d’abord par le médecin thaïlandais ayant pratiqué l’autopsie. Mais cette thèse est contestée au Canada.

L’autre hypothèse qui fait l’objet de recherches est celle de la vaporisation dans la chambre des sœurs Bélanger d’un pesticide contre les punaises de lit. Cela expliquerait la mort d’autres touristes dans cette région de la Thaïlande au cours des dernières années.

Nous avons multiplié les démarches afin d’obtenir le maximum d’informations autour de ce drame, mais le rapport de la police thaïlandaise reste confidentiel, semble-t-il, à la demande de l’ambassade du Canada.

Pour en avoir le cœur net, ma collègue Johanne Faucher a fait des prélèvements dans la chambre située au-dessus de celle des sœurs Bélanger. Un chimiste lui avait expliqué avant son départ comment procéder à de tels prélèvements.

En revenant, nous avons demandé à un laboratoire indépendant de les analyser. Quelle n’a pas été notre surprise d’apprendre que la coroner Renée Roussel avait fait saisir par la police nos prélèvements en affirmant qu’ils pourraient être utiles dans son enquête!

Pourtant, dès le départ, nous avions convenu avec le laboratoire que les résultats d’analyse de nos prélèvements pourraient être transmis à la coroner. Par la suite, lors d’une rencontre hors caméra avec elle, nous lui avons confirmé que nous étions prêts à partager nos résultats avec elle.

Radio-Canada a donc décidé de déposer une requête pour contester cette saisie. En attendant, nous sommes condamnés à attendre la fin des procédures judiciaires pour compléter notre enquête journalistique.

Ma mafia au Canada

J’ai un peu négligé ce blogue ces derniers temps pour cause de « débordement » journalistique. Les événements se bousculent, si bien que j’ai peine à trouver le temps de l’écrire. J’aimerais quand même revenir sur notre reportage de la semaine dernière sur la ‘Ndrangheta, la mafia calabraise.

Certains nous ont écrit en disant qu’il était faux de dire que le Canada n’avait pas les outils législatifs nécessaires pour contrer la mafia. C’est vrai que nous avons depuis 1997 une loi antigang. Mais selon les experts que nous avons consultés, cette loi est fort différente de celle que les Italiens ont adoptée. Au Canada, pour être jugé en vertu des dispositions antigang, il faut poser un geste criminel au sens du Code criminel. Être membre d’une bande criminalisée n’est pas un crime en soi.

La loi antiassociation mafieuse italienne est beaucoup plus large que la loi antigang canadienne. Son application s’appuie sur une riche jurisprudence, ce qui n’est pas le cas au Canada. Ces experts canadiens et italiens nous ont expliqué d’une part que la loi italienne est spécifique à la mafia, contrairement à la loi canadienne.

En plus, l’application de la loi italienne réfère à la notion très large de l’intimidation. Elle permet donc d’arrêter beaucoup plus facilement des criminels associés à la mafia.

Si bien que les autorités canadiennes refusent parfois d’extrader des gens soupçonnés d’appartenir à la mafia, en affirmant ne pas reconnaître la loi antiassociation mafieuse italienne.

C’est pour cette raison qu’une dizaine de personnes d’origine italienne et bénéficiant d’un statut au Canada, contre qui les autorités italiennes ont lancé des mandats d’arrestation, vivent paisiblement à Toronto sans être inquiétés par la police canadienne.