Billets publiés en avril 2012

Contacts politiques à vendre?

vendredi 20 avril 2012 à 16 h 52 | | Pour me joindre

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gravela_rc

Si vous avez vu notre émission cette semaine, vous vous posez sans doute de nombreuses questions sur notre sujet concernant le Plan Nord.

On y voit un homme d’affaires, Pierre Coulombe, filmé par des caméras cachées dans une chambre d’hôtel du centre-ville de Montréal, en train de discuter avec un autre homme de sa capacité d’obtenir de l’information prétendument privilégiée auprès de cabinets ministériels pour développer des projets dans le cadre du Plan Nord.

Il dit avoir ses entrées auprès du premier ministre Charest et du ministre délégué aux Mines, par l’entremise d’un de ses collaborateurs.

Il va même jusqu’à parler de la façon de récompenser les gens qui l’aident.

Finies les enveloppes brunes remplies d’argent. La mode est maintenant à la nomination de personnes gravitant autour de la politique à des conseils d’administration.

Une des questions que vous vous êtes posées sans doute est de savoir si cet homme a les moyens de ses ambitions.

Difficile à dire.

C’est une source confidentielle qui nous a mis sur la piste de Pierre Coulombe.

Cette source nous disait qu’il essayait d’attirer des investisseurs en leur promettant des informations privilégiées.

Et effectivement, dans les enregistrements, il en parle.

Peut-il tenir parole? Notre collaborateur qui le rencontrait à l’hôtel était à l’étape de devoir payer pour que leur relation d’affaires se poursuive.

Éthiquement, cela n’aurait pas pu se produire. Nous avons donc mis fin aux rencontres.

Ce que nous savons cependant, c’est que Pierre Coulombe connaît Jean Charest du temps où ce dernier était député à Ottawa.

Que les deux se sont vus occasionnellement entre cette période et aujourd’hui, selon M. Charest. Toujours, nous a-t-il dit dans un communiqué transmis par son porte-parole, dans des événements publics.

Nous savons aussi que M. Coulombe était un joueur important au sein du Parti conservateur de 2005 à 2008, comme organisateur en chef au Québec. Qu’il connaît beaucoup de monde dans le milieu politique.

Nous savons surtout qu’il a bel et bien rencontré un des plus proches collaborateurs du ministre délégué aux Mines, Pierre Gaudreault, lors de deux petits-déjeuners à Québec. Que la discussion a tourné autour de projets en marge du Plan Nord, sur la problématique du logement (hôtel ou autres).

Ce reportage a le mérite de montrer la mécanique qui permet à des gens issus du monde politique de se constituer des réseaux lorsqu’ils font des affaires.

La seule façon pour nous de savoir si Pierre Coulombe prétendait, auprès des hommes d’affaires, avoir des informations privilégiées à partir de ses contacts politiques était de faire appel à un collaborateur prétendant être à la tête d’un groupe d’investisseurs qui l’amènerait à se commettre. Et c’est ce qui est arrivé.

Tous les gens dont M. Coulombe parle dans les quatre rencontres qu’il a eues avec notre collaborateur ont nié lui avoir donné de l’information privilégiée. Le ministre Simard dit ne pas le connaître. M. Coulombe, que nous avons rencontré après coup, a affirmé avoir tout inventé durant ces entretiens pour tenter de conclure une transaction.

Dit-il la vérité? À vous de décider.

Fin de la saison d’Enquête

Nous avons conclu cette semaine la cinquième saison d’Enquête. Il y a cinq ans, lorsque nos patrons Alain Saulnier et Jean Pelletier ont décidé de mettre sur pied une émission entièrement consacrée à l’enquête journalistique, peu de gens y croyaient.

Je crois modestement que nous avons réussi à relever le défi et sommes devenus un facteur de changement au Québec.

Cela grâce surtout à une belle équipe d’artisans et d’artisanes (il y a plus de femmes que d’hommes à Enquête pour mon plus grand bonheur) engagés professionnellement dans la défense de l’intérêt public.

À l’automne prochain!

Anguille sous Roche

vendredi 13 avril 2012 à 15 h 52 | | Pour me joindre

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gravela_rc

Ainsi donc, la firme de génie-conseil Roche accuse Enquête « d’avoir bafoué la justice en se substituant aux tribunaux ».

Elle fait référence au reportage de mes collègues Marie-Maude Denis et Sonia Desmarais diffusé jeudi sur les événements entourant l’agrandissement de l’usine d’épuration de Boisbriand, dossier dans lequel plusieurs personnes ont été accusées, dont deux employés de Roche.

Les dirigeants de Roche n’y vont pas avec le dos de la cuillère dans leurs commentaires. Je cite leur communiqué : « Il est troublant de constater que Radio-Canada déclare avoir obtenu la preuve dans la cause de Boisbriand, celle-ci ayant été rendue accessible en contravention d’un engagement de confidentialité écrit liant les avocats de la défense et de la poursuite afin d’assurer le respect du processus judiciaire. […] Plusieurs allégations soulevées dans le reportage proviennent de Gilles Cloutier, qui, dans une déclaration assermentée dont nous avons pris connaissance, déclare lui-même avoir une réputation entachée par des gestes qu’il a posés dans le passé, minant ainsi sa propre crédibilité. Dans cette même déclaration, il affirme avoir donné l’entrevue à Mme Denis après avoir été menacé par elle. Il s’est également dit harcelé par cette dernière. »

Le communiqué de Roche termine en disant qu’au-delà de ces critiques, la compagnie va s’abstenir de tout commentaire.

Un grand classique. Au lieu de répondre à nos questions et à celles d’autres journalistes, Roche préfère tirer sur le messager.

Mais prenons le temps de répondre aux commentaires de Roche.

D’une part, nous croyons fermement qu’il était de notre devoir de diffuser les informations que nous possédions dans le contexte des scandales sur l’industrie de la construction et sur le financement occulte des partis politiques, qui sévissent depuis plus de trois ans, et de la tenue prochaine de la commission Charbonneau.

Nous avons obtenu l’information d’une source et, selon un jugement de la Cour suprême dans la cause « Ma Chouette », il est tout à fait légitime de la traiter si elle est d’intérêt public.

Nous avons été cependant très prudents dans le traitement de l’information, sachant qu’une preuve présentée éventuellement en cour n’est pas le résultat d’un procès. Nous avons spécifié dans notre reportage que les gens accusés, notamment ceux de Roche, sont présumés innocents et que ce sera au juge de décider de leur degré de responsabilité. On a aussi bien dit qu’il s’agissait d’une partie de la preuve et qu’on racontait un aspect de l’histoire.

Sur Gilles Cloutier, nous n’avons jamais caché qu’il n’était pas un ange. Nous l’avons d’ailleurs confronté sur ce fait et on l’a mis en ondes.

Sur les menaces et le harcèlement envers Gilles Cloutier, cela est faux. En tout temps lorsque nous avons réalisé l’entrevue, il savait qu’il pouvait partir et ne pas répondre à nos questions. Il savait qu’il était filmé et enregistré et il a continué quand même à répondre à nos questions.

L’ex-ministre des Affaires municipales, Nathalie Normandeau a aussi réagi par communiqué tard jeudi soir en précisant que ce n’est pas elle qui octroyait les contrats et que la subvention pour Boisbriand qu’elle a autorisée était conforme aux normes.

Nous n’avons jamais dit que c’est elle qui octroyait les contrats, mais que la subvention était nécessaire pour que le projet aille de l’avant.

Notre reportage mettait en lumière les liens étroits entre la construction et le monde politique. Ce qui est illustré par le fait que Nathalie Normandeau a accepté des billets de Lino Zambito pour Céline Dion et Madonna et surtout par le fait que le groupe Roche et M. Zambito ont organisé cinq soirées de financement pour elle. Tout ça est pour nous d’intérêt public.

Nous aurions aimé que Mme Normandeau prenne le temps de s’expliquer devant la caméra sur son implication dans le dossier de Boisbriand, mais elle aussi dit dans son communiqué qu’elle ne donnera pas d’autres détails sur la question.

Intimidation journalistique

lundi 2 avril 2012 à 16 h 31 | | Pour me joindre

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gravela_rc

J’ai travaillé pendant quelques années en région au début de ma carrière.

Il n’est pas toujours facile de rester indépendant comme journaliste lorsqu’on vit dans un petit milieu. On croise le maire au dépanneur. On est assis au restaurant à une table voisine du président de la chambre de commerce, etc.

Lorsqu’on critique un peu trop sévèrement les autorités, les pressions peuvent être vives sur les dirigeants des médias pour faire changer les choses.

Je peux donc facilement me mettre dans la peau de mes collègues de la Mauricie, le journaliste Hugo Lavallée et le réalisateur Pierre Marceau, qui ont signé la semaine dernière à notre émission une enquête sur le nouvel amphithéâtre de Shawinigan et son financement public.

Ce qu’on retenait essentiellement de leur enquête, c’est que l’histoire de cet aréna était le cas typique d’un financement public où le privé empochait les profits grâce à un OSBL (organisme sans but lucratif).

Évidemment, les dirigeants de la ville et des Cataractes ne sont pas contents. Et ils ne se sont pas gênés pour le communiquer à Hugo, un jeune journaliste qui a beaucoup d’avenir.

Le président des Cataractes, Réal Breton, a décidé de se plaindre directement au journaliste en lui disant au téléphone : « Le dossier ne restera pas comme ça, soyez certain de ça. Vous ne salirez pas notre nom en faisant des reportages comme ça. […] Je ne répondrai plus à aucune de vos questions, et je ne vous donnerai plus jamais d’entrevue. »

En général, une personnalité publique doit répondre à toutes les questions et n’a pas à faire le tri des « bons » et des « mauvais » journalistes. Même lorsque ça chauffe.

Ce n’est pas tout. Le maire de Shawinigan, Michel Angers, qui a donné une entrevue à notre journaliste durant son enquête, est allé jusqu’à exercer des pressions pour qu’on reprenne le tout, n’étant pas satisfait de sa performance. Trente minutes après que notre équipe eut quitté l’hôtel de ville, il a personnellement téléphoné à celle qui dirige les services français de Radio-Canada dans la région de la Mauricie, Nancy Sabourin, pour lui demander de tout reprendre à zéro. Le lendemain, il lui a laissé de nombreux messages à cet effet. Mme Sabourin a accepté que l’entrevue soit reprise, mais que la première ne soit pas effacée et puisse être utilisée.

Ça va plus loin. Le maire Angers a tenu une conférence de presse le lendemain de la diffusion du reportage en déclarant qu’il était « pathétique que deux journalistes régionaux, M. Marceau et M. Lavallée, dépeignent [comme ça] la ville de Shawinigan sur tout le réseau français de Radio-Canada. […] Décidément, y’a des gens qui ne vivent pas sur la même planète que nous. […] C’est triste, pathétique et, à la limite, mesquin. »

Depuis quand le mandat d’un journaliste est-il de donner une bonne image de sa région?

Ce qu’il y a aussi d’étonnant, c’est que le président des Cataractes, Réal Breton, a finalement accepté durant cette conférence de presse de dévoiler des chiffres qu’il ne voulait pas donner publiquement durant la confection de notre reportage. D’ailleurs, le ton de toute cette conférence de presse a été très agressif.

Depuis jeudi, notre équipe a été la cible d’une certaine forme d’intimidation, par des menaces à peine voilées.

Ça ne s’arrête pas là. Des commerçants de Shawinigan ont indiqué leur intention de boycotter Radio-Canada dans l’achat de leur publicité. Et demain (le 3 avril), on annonce la tenue d’une manifestation organisée par la chambre de commerce locale pour protester contre notre reportage. Le thème de la manifestation est : « J’aime Shawinigan! »

Dans les grandes villes, il est très rare que des pressions aussi directes soient exercées sur des journalistes ou les directions des salles de nouvelles des grands médias. Il y en a, mais ça se fait, disons, plus subtilement. À la place, les gens qui ne sont pas contents de notre travail déposent des plaintes à l’ombudsman de Radio-Canada ou au  Conseil de presse du Québec, ou alors ils nous poursuivent carrément en justice.

On le voit, en région ça se fait différemment. Là où ça dépasse les bornes, c’est lorsqu’on tente d’intimider un journaliste pour la seule et bonne raison qu’on n’a pas aimé son reportage. Surtout qu’à ce jour, personne n’a encore contesté les faits exposés dans l’enquête de Hugo et de Pierre.