Le courage d’un immigrant

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 publié le 1 mars 2012 à 16 h 36

Dans le livre d’André Cédilot et d’André Noël Mafia inc., on indique que 600 commerçants à Montréal sont victimes de pizzo.

Le pizzo, c’est la fameuse taxe de protection imposée par le crime organisé.

En Italie, le pizzo est très répandu, particulièrement en Sicile et en Calabre. En plus d’enrichir le crime organisé, il sert à consolider l’autorité du clan dans sa zone de « protection ».

Dans notre enquête de cette semaine, on raconte l’histoire d’un commerçant qui dit avoir été victime de diverses agressions pour avoir refusé de payer son pizzo. Il s’agit de De Gaulle Hélou, un maître pâtissier français qui vit au Québec depuis six ans. Sa pâtisserie est située rue Saint-Viateur dans le Mile-End à Montréal, à la limite de la Petite-Italie.

Ce sont nos collègues de la CBC à Montréal qui ont eu vent de son histoire et qui nous ont alertés. Nous avons donc travaillé ensemble, notamment avec la journaliste Amanda Pfeffer, pour documenter les événements.

La première chose qui nous a frappés, c’est le fait que De Gaulle a derrière son comptoir une veste pare-balles au cas où des visiteurs voudraient s’en prendre à nouveau à lui. Il dit même avoir placé un mannequin dans son lit pendant des mois tellement il avait peur.

Pourquoi donc a-t-il accepté dans ce contexte, de parler à visage découvert?

Nous n’avons fait aucune pression sur lui pour qu’il nous raconte son histoire. Je l’ai rencontré et lui ai tout simplement proposé de faire une interview, et il a librement accepté.
S’il l’a fait, dit-il, c’est pour briser la loi du silence.

Il dit que dans son quartier, il y a d’autres commerçants qui doivent payer une taxe au crime organisé et qui se taisent.

De Gaulle pense qu’il est temps que les gens dénoncent cette pratique, comme l’ont fait de nombreux commerçants en Sicile qui ont lancé le mouvement « Pizzo Free! ».
Nous avons fait l’entrevue avec lui l’an dernier.

De Gaulle dit avoir alerté la police bien avant que nous le visitions, mais qu’on l’a pris plus ou moins au sérieux.

Mais une fois qu’il a dit aux policiers que nous nous intéressions à son histoire, les choses ont commencé à bouger. La police de Montréal réplique que son implication dans cette enquête n’a rien à voir avec notre présence.

Coïncidence ou pas, très rapidement, dans les semaines suivantes, cinq hommes ont été arrêtés concernant les menaces et les agressions dont il a été victime. Ils ont comparu en cour et leur cause est pendante.

L’histoire de De Gaulle n’a pas été facile à documenter. Il nous a fallu rencontrer de nombreuses personnes ayant vécu des problèmes similaires, sinon identiques, pour nous assurer de la véracité de ses propos.

Tous ont demandé à ce que nous ne divulguions pas leur identité de peur des représailles, ce que nous avons fait.

Seul De Gaulle a décidé de témoigner publiquement. Depuis qu’il a porté plainte à la police, plus personne ne lui a fait de menaces.

Son pari est de mettre sur la place publique son histoire, en espérant que cela le protégera.

En attendant, il continue de travailler du matin au soir, sept jours par semaine. Il est loin de mener une vie de millionnaire, étant criblé de dettes liées à son association avec la chaîne Pagel qui, depuis, a fait faillite.

Il est un des rares à avoir le courage de dénoncer publiquement l’atmosphère empoisonnée qui sévit dans certains secteurs commerciaux de Montréal ciblés par le crime organisé.
C’est tout à son honneur.