Billets publiés en mars 2012

Martin Tremblay ment-il?

jeudi 15 mars 2012 à 15 h 23 | | Pour me joindre

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gravela_rc

Pas facile de trancher dans l’histoire de l’homme d’affaires Martin Tremblay, qui a plaidé coupable devant la justice américaine en 2006 à une accusation réduite d’avoir blanchi 20 000 $.

Il était accusé au départ du blanchiment de 1 milliard de dollars.

Dans l’enquête réalisée sur cette affaire par mes collègues Christian Latreille et Johanne Bonneau, il clame son innocence. Il affirme ne pas avoir eu le choix de plaider coupable pour éviter d’écoper d’une peine plus lourde que celle qui lui a été infligée (trois ans de prison).

Dit-il la vérité?

En journalisme, le cas Martin Tremblay demande l’agilité d’équilibriste. Rien n’est complètement blanc ou complètement noir dans cette histoire. L’industrie des paradis fiscaux dans laquelle oeuvrait Tremblay est remplie de zones grises et de pièges.

Tremblay est-il une victime de la GRC, un homme d’affaires naïf qui s’est laissé berner par des criminels, ou a-t-il volontairement fermé les yeux sur certaines transactions?

Notre enquête sur Martin Tremblay a débuté en 2006, au moment de son arrestation à New York.

Pourquoi a-t-il accepté de nous parler maintenant? D’entrée de jeu, il faut vous dire que ce n’est pas lui qui nous a contactés. C’est nous qui avons eu à le convaincre de nous raconter son histoire. Comme souvent en pareille occasion, il était très hésitant au départ à parler devant nos caméras.

S’il l’a fait, c’est qu’il croit avoir été victime d’erreurs policières commises par la GRC.

Déjà à l’époque du dépôt des accusations, les avocats de Tremblay soulevaient plusieurs questions sur la preuve détenue par les autorités américaines.

Notre enquête nous a permis de démontrer que la GRC avait communiqué des informations non vérifiées aux Américains, et que les Américains avaient utilisé ces informations pour piéger Tremblay et l’accuser.

Martin Tremblay a toujours maintenu la même ligne de défense depuis le début. Il affirme n’avoir jamais blanchi d’argent de façon intentionnelle, mais il admet que de mauvais clients ont ouvert des comptes chez Dominion Investments, sa compagnie.

Tremblay a longtemps refusé de nous accorder une entrevue. Il ne voyait pas en quoi cette histoire pouvait intéresser le grand public. La tâche la plus difficile en journalisme d’enquête est de convaincre les gens de nous parler. Le cas de Tremblay en est un bon exemple.

De notre côté, nous considérions que cette histoire était d’intérêt public, compte tenu de la façon dont la GRC avait transmis aux Américains les présumés liens de Tremblay avec les Hells.

Des informations pour lesquelles la GRC n’avait pas de preuve. La GRC reconnaissait dans ses propres rapports qu’il s’agissait d’informations « officieuses ».

Les façons d’enquêter de la GRC soulevaient beaucoup de questions. Dans son entrevue, Martin Tremblay a dénoncé ces pratiques de la GRC. Bien sûr, nous lui avons donné l’occasion de défendre son point de vue. Mais, à chacune des affirmations de Tremblay, nous devions tout vérifier.

La difficulté est venue du refus des Américains de nous donner accès à la preuve. En plus, la GRC a refusé de nous donner une entrevue, prétextant la poursuite déposée par Martin Tremblay contre elle.

Nous avons donc dû tout documenter à l’aide de témoignages et de documents publics et confidentiels.

Nous étions en présence du cas étrange d’un homme d’affaires qui a plaidé coupable, mais qui se dit non coupable. Nous avons tenté de concilier cette contradiction tout en respectant les faits et l’équilibre journalistique.

Sur le fond de l’histoire, c’est à chacun de se faire une opinion.

Le courage d’un immigrant

jeudi 1 mars 2012 à 16 h 36 | | Pour me joindre

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gravela_rc

Dans le livre d’André Cédilot et d’André Noël Mafia inc., on indique que 600 commerçants à Montréal sont victimes de pizzo.

Le pizzo, c’est la fameuse taxe de protection imposée par le crime organisé.

En Italie, le pizzo est très répandu, particulièrement en Sicile et en Calabre. En plus d’enrichir le crime organisé, il sert à consolider l’autorité du clan dans sa zone de « protection ».

Dans notre enquête de cette semaine, on raconte l’histoire d’un commerçant qui dit avoir été victime de diverses agressions pour avoir refusé de payer son pizzo. Il s’agit de De Gaulle Hélou, un maître pâtissier français qui vit au Québec depuis six ans. Sa pâtisserie est située rue Saint-Viateur dans le Mile-End à Montréal, à la limite de la Petite-Italie.

Ce sont nos collègues de la CBC à Montréal qui ont eu vent de son histoire et qui nous ont alertés. Nous avons donc travaillé ensemble, notamment avec la journaliste Amanda Pfeffer, pour documenter les événements.

La première chose qui nous a frappés, c’est le fait que De Gaulle a derrière son comptoir une veste pare-balles au cas où des visiteurs voudraient s’en prendre à nouveau à lui. Il dit même avoir placé un mannequin dans son lit pendant des mois tellement il avait peur.

Pourquoi donc a-t-il accepté dans ce contexte, de parler à visage découvert?

Nous n’avons fait aucune pression sur lui pour qu’il nous raconte son histoire. Je l’ai rencontré et lui ai tout simplement proposé de faire une interview, et il a librement accepté.
S’il l’a fait, dit-il, c’est pour briser la loi du silence.

Il dit que dans son quartier, il y a d’autres commerçants qui doivent payer une taxe au crime organisé et qui se taisent.

De Gaulle pense qu’il est temps que les gens dénoncent cette pratique, comme l’ont fait de nombreux commerçants en Sicile qui ont lancé le mouvement « Pizzo Free! ».
Nous avons fait l’entrevue avec lui l’an dernier.

De Gaulle dit avoir alerté la police bien avant que nous le visitions, mais qu’on l’a pris plus ou moins au sérieux.

Mais une fois qu’il a dit aux policiers que nous nous intéressions à son histoire, les choses ont commencé à bouger. La police de Montréal réplique que son implication dans cette enquête n’a rien à voir avec notre présence.

Coïncidence ou pas, très rapidement, dans les semaines suivantes, cinq hommes ont été arrêtés concernant les menaces et les agressions dont il a été victime. Ils ont comparu en cour et leur cause est pendante.

L’histoire de De Gaulle n’a pas été facile à documenter. Il nous a fallu rencontrer de nombreuses personnes ayant vécu des problèmes similaires, sinon identiques, pour nous assurer de la véracité de ses propos.

Tous ont demandé à ce que nous ne divulguions pas leur identité de peur des représailles, ce que nous avons fait.

Seul De Gaulle a décidé de témoigner publiquement. Depuis qu’il a porté plainte à la police, plus personne ne lui a fait de menaces.

Son pari est de mettre sur la place publique son histoire, en espérant que cela le protégera.

En attendant, il continue de travailler du matin au soir, sept jours par semaine. Il est loin de mener une vie de millionnaire, étant criblé de dettes liées à son association avec la chaîne Pagel qui, depuis, a fait faillite.

Il est un des rares à avoir le courage de dénoncer publiquement l’atmosphère empoisonnée qui sévit dans certains secteurs commerciaux de Montréal ciblés par le crime organisé.
C’est tout à son honneur.