Livrer deux locomotives de 2000 forces chacune en bateau, voilà qui sort de l’ordinaire. Pourtant quand on apprend que la raison pour laquelle ce navire a d’abord été conçu, transporter des fusées Ariane, on comprend pourquoi l’« Aivik » de la compagnie de navigation NEAS (Nunavut Eastern Artic Shipping) s’acquitte si bien de sa tâche. C’est un des rares navires au pays, spécialisés dans le transport de charges lourdes. Très lourdes. C’est épatant, une locomotive pèse tout de même plus de 135 tonnes. Et c’est avec les grues du bord que l’opérateur a soulevé tout ça.
Mais ce qui épate encore plus, ce qui retient surtout l’attention, c’est la complicité évidente qui se dégage entre les membres de l’équipage lorsque vient le temps de se mettre au boulot. De la manipulation de poids lourds à l’appareillage, jusqu’au train-train quotidien lorsque le bateau est en route. Le bonheur et la satisfaction du travail bien fait sont palpables partout. C’est Alex qui m’a dit, une fois les « engins » bien sécurisés, alors que l’Aivik s’engageait dans la voie maritime devant le port de Bécancour :
« Moi c’est ça que j’aime le plus… partir. À chaque fois, c’est la même chose, j’aime partir! »
L’Aivik part ainsi trois fois par année pour effectuer la desserte maritime du Grand Nord canadien. Un long voyage qui s’étend de Valleyfield jusqu’au Nunavut et qui dure au moins six semaines chaque fois. Environ 5427 milles nautiques aller-retour. Quand le navire quitte son port de chargement, il est plein à craquer. Les soutes immenses débordent jusqu’à mi-grue où sont entassés apparemment pêle-mêle, mais soigneusement organisés et amarrés, conteneurs, grues mécaniques, camions, pelles, ambulances, denrées alimentaires, marchandises impatiemment attendues depuis des mois dans chacune des communautés où le navire fera escale. Il n’y a pas de quais dans le Grand Nord canadien. L’Aivik jettera donc l’ancre pour y déposer d’abord des barges qui seront ensuite poussées par un petit remorqueur jusqu’à la plage pour livrer le chargement… puis on remet ça au prochain arrêt. Un scénario qui se répétera au moins 24 fois, qu’il vente, neige, pleuve ou qu’il fasse tempête. Un travail colossal.
Chacun cumule au moins deux emplois à bord de l’Aivik. Timonier, capitaine de remorqueur, grutier, maître d’équipage, officier à la passerelle ou attitré aux manœuvres sur le pont, les responsabilités de chacun seront dictées selon que le navire est en route ou à l’ancre. Vous dire que le travail s’effectue toujours dans le plus grand des bonheurs serait, j’imagine, vous mentir. Les marins séjournent tout de même en mer pendant cinq mois consécutifs. Il y a l’ennui, les conjointes et les enfants laissés loin derrière. Les amis aussi. Mais ça fait partie d’un tout. Tous sont au courant. Les amoureuses savent attendre… les amoureux aussi. Mais puisque tous sont bien rémunérés et que le travail est exigeant, le temps passe vite. On sent à bord une fierté, une joie de vivre et un sentiment du devoir accompli. Il y a un respect d’autrui qui déteint sur le caractère de chacun. Parce que, lorsqu’on est perdu en mer, en pleine tempête, on sait que l’on peut toujours compter sur l’autre.

