Billets publiés en avril 2014

La plus grande ironie du résultat de l’élection du 7 avril est que le résultat du PQ de Pauline Marois (25,38 %) est inférieur à celui du PQ d’André Boisclair, (28,35 %) sept ans plus tôt. Or, c’est justement le résultat dévastateur de 2007 qui avait convaincu Mme Marois de faire un grand virage identitaire.

L’élection de 2007 s’était déroulée alors que la « crise » des accommodements raisonnables était fraîche dans l’esprit des électeurs et que la Commission Bouchard-Taylor n’avait pas encore remis son rapport.

Le chef du Parti québécois, André Boisclair, était résolument partisan du nationalisme dit civique : on est Québécois quand on vit au Québec et qu’on y paie ses impôts, un point, c’est tout. C’était largement la réponse du PQ à Jacques Parizeau, au soir du référendum, qui avait fait porter la défaite du Oui sur « l’argent et le vote ethnique ».

Au cours des années qui ont suivi, le mouvement souverainiste — le PQ et son cousin fédéral, le Bloc québécois — avait tout fait pour faire oublier les paroles de M. Parizeau. L’aboutissement a été la campagne électorale de 2007, tenue dans le climat de malaise causé par une décision de la Cour suprême du Canada autorisant un jeune sikh à porter à l’école un kirpan (le couteau traditionnel de sa religion), même si peu de gens se souvenaient qu’il devait être cousu à l’intérieur de ses vêtements et donc, en pratique, inutilisable.

M. Boisclair avait refusé de suivre Mario Dumont, le chef de l’Action démocratique du Québec, pour faire campagne sur la question des accommodements raisonnables et de recourir à un vocabulaire qu’on allait beaucoup entendre sept ans plus tard, comme la nécessité de « mettre ses culottes »…

À l’époque, la défaite, et le fait que le PQ avait été relégué au 3e rang à l’Assemblée nationale, avait été largement été attribué au fait que le PQ avait perdu le débat identitaire.

À peine désignée comme chef du PQ après la démission de M. Boisclair, Mme Marois annonce le grand retour du « Nous » et un virage identitaire. Il a été confirmé par le dépôt du projet de loi 197 qui créait une citoyenneté québécoise.

La citoyenneté canadienne garantissant le droit de vote aux élections fédérales et provinciales, on voulait donc rendre la candidature et le droit de vote aux élections municipales et scolaires conditionnelles — les seules qui soient entièrement de juridiction provinciale — à la connaissance du français.

Le projet de loi avait largement été critiqué à l’époque. Comme pour la Charte des valeurs, on avait réclamé en vain des études sur sa constitutionnalité, mais il constituait le début du virage identitaire du PQ. Il était, en quelque sorte, le précurseur de la Charte des valeurs.

La suite du virage allait s’effectuer une fois le PQ installé au pouvoir après les élections de septembre 2012. Parmi les engagements du PQ : des renforcements à la loi 101 et la Charte des valeurs.

Le résultat, on le voit aujourd’hui, est un score pour le PQ de trois points inférieur à celui d’André Boisclair et à son nationalisme civique. Tout ça pour ça!

On dira que la récente défaite du PQ est largement due à la question référendaire. C’est vrai, mais il ne faudrait pas oublier que M. Boisclair avait été plombé par un programme beaucoup plus contraignant que celui du PQ sous Mme Marois. M. Boisclair devait déclencher un référendum « le plus tôt possible, au cours du premier mandat » de son gouvernement. Un engagement qu’il n’a jamais abandonné — même le dernier week-end de la campagne — alors qu’il était devenu certain que le prochain gouvernement allait être minoritaire, quelle qu’en soit la couleur. M. Marois avait beaucoup plus de marge de manoeuvre.

Le résultat net du virage identitaire est donc de trois points de moins au final. Mais il montre surtout la nécessité pour le PQ de rétablir des ponts avec la jeunesse québécoise, qui n’a visiblement jamais digéré la Charte des valeurs, et avec les communautés culturelles, pour qui la Charte était vue comme une véritable trahison.

Ce qui fera encore plus mal, c’est d’être obligé d’expliquer aux militants et sympathisants péquistes qu’on devra faire une autre volte-face sur la question identitaire. Avec la perte de crédibilité qui arrive chaque fois.

Au-delà de l’élection d’un gouvernement majoritaire libéral, il reste que l’élection du 7 avril aura surtout été un vote sanction contre le gouvernement du Parti québécois.

Une sanction contre une politique de la division, étrangère jusque-là à la politique québécoise, et qui s’est surtout manifestée autour de la charte des valeurs. Cette charte, qui devait être au centre de la campagne péquiste, s’est retrouvée à la marge d’une campagne qui s’est surtout jouée sur une question de confiance envers le gouvernement.

La politique de la division est ce qu’on appelle en anglais le « wedge politics ». Il s’agit de soulever une partie de l’opinion publique contre une autre en utilisant une question remplie d’émotions et propre à soulever la controverse.

Le gouvernement péquiste a tout fait pour que sa charte des valeurs devienne un objet de divisions. Dans le discours du ministre responsable, qui a dit à quelques reprises qu’on était soit pour sa charte, soit du côté des intégristes. Il s’est même fait un point d’honneur de ne pas avoir fait d’études justifiant la charte puisqu’elle reposait sur des principes. Comme si on n’avait pas fait des années d’études avant la loi 101 ou que celle-ci ne reposait pas sur des principes!

Avec le résultat que bien des sympathisants du PQ se sont rebellés contre de telles tactiques et ont abandonné le navire. La charte s’est retrouvée appuyée par des électeurs qui n’avaient nullement l’intention de voter pour le Parti québécois quand arriveraient des élections. Cela a été au prix de s’aliéner des groupes importants de la coalition péquiste, les plus jeunes, surtout, avec lesquels le PQ devra rebâtir des ponts, ce qui risque de ne pas être facile.

Le problème avec la politique de la division, c’est qu’on ne peut la pratiquer quand on vit dans une maison de verre et qu’on peut susciter soi-même des divisions encore plus douloureuses.

C’est là qu’entre en scène la question de la souveraineté. La plus grande division qui ait jamais existé en politique québécoise.

La sanction qu’a reçue le PQ porte donc aussi nécessairement sur la question de la souveraineté. Et cette question allait s’inviter dans la campagne d’une façon ou d’une autre, que Pierre Karl Péladeau fasse son entrée tonitruante dans la campagne ou pas.

C’est parce que les péquistes se sont enfermés depuis plusieurs années dans un double discours : parler de souveraineté entre militants péquistes et décréter que l’élection ne vise qu’à élire un gouvernement quand on parle aux électeurs.

Cela obligeait des phrases avec de petites pauses, comme celle de Pauline Marois le soir du premier débat : « Il n’y aura pas de référendum (petite pause) tant que les Québécois ne seront pas prêts ». Et, bien sûr, c’est le gouvernement péquiste qui aurait déterminé quand ils auraient été prêts.

Pendant que Mme Marois tenait ce discours, plusieurs de ses ministres parlaient ouvertement de référendum « dans un cycle de gouvernement péquiste » ou de ne pas « enfermer longtemps le Québec dans le Canada ».

Les électeurs ont longtemps toléré ce double discours. Mais ce qui a changé au cours de la dernière campagne électorale, c’est qu’ils en ont eu assez. C’était une question de confiance tout simplement.

Les Québécois ne faisaient pas assez confiance au gouvernement et à Mme Marois pour leur donner un gouvernement majoritaire et penser qu’elle ne chercherait pas à provoquer la tenue d’un référendum sur la souveraineté.

Plusieurs sondages ont indiqué au cours de la campagne que les Québécois ne croyaient pas qu’un gouvernement péquiste aurait le mandat de tenir un référendum, mais qu’ils croyaient aussi qu’il en tiendrait un quand même.

Cette fois, les électeurs n’ont pas voulu donner au PQ une sorte de chèque en blanc à propos de la tenue d’un référendum. Et ils ont voulu le sanctionner autant pour son double discours de campagne électorale que pour la politique de la division quand il était au gouvernement.