Billets publiés en novembre 2013

Charte : se comparer à Jefferson? Vraiment?

Mercredi 20 novembre 2013 à 9 h 30 | | Pour me joindre

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Citer Thomas Jefferson aux États-Unis, c’est citer celui qui est souvent considéré comme l’intellectuel le plus important de toute l’histoire de ce pays. Chose certaine, on ne le fait pas impunément.

Un blogue de Michel C. Auger

John Kennedy — dont on parle beaucoup, en cette semaine du 50e anniversaire de sa mort — avait dit lors d’une réception à l’honneur de tous les Prix Nobel américains que « la Maison-Blanche n’aura jamais vu une si grande concentration de talents, sauf, peut-être, quand Thomas Jefferson y dînait seul ». C’est dire combien on doit être prudent quand on cite Jefferson.

C’est pourtant Jefferson qu’ont cité les ministres Bernard Drainville et Jean-François Lisée dans une lettre au New York Times pour dire que la Charte des valeurs serait « le moment Jefferson » de la société québécoise.

Notre « moment Jefferson »? Vraiment?

De toutes ses réalisations, et elles furent nombreuses, Thomas Jefferson a voulu que seulement trois d’entre elles soient inscrites sur sa pierre tombale à Monticello  :

  • auteur de la déclaration d’indépendance;
  • auteur du statut de la Virginie en matière de liberté religieuse;
  • fondateur de l’Université de la Virginie.

Il n’a même pas cru bon de mentionner qu’il a aussi été président des États-Unis.

Alors, comparer le statut de la Virginie en matière de liberté religieuse, rédigé par Jefferson en 1786 et la Charte des valeurs? Vraiment?

Allons donc voir ce que dit Jefferson dans ce document :

 « Nos droits civiques ne dépendent en rien de nos opinions religieuses, pas plus que de nos opinions en physique ou en géométrie. »

« Le fait d’écarter un citoyen, comme indigne de la confiance du public, en le tenant pour indigne d’être appelé aux fonctions de confiance et lucratives, à moins qu’il ne professe telle ou telle opinion religieuse, ou n’y renonce, revient à le priver, en le lésant, de privilèges et d’avantages auxquels, au même titre que ces concitoyens, il peut naturellement prétendre. »

« Souffrir que le magistrat civil étende ses pouvoirs au royaume de l’opinion, et qu’il restreigne la profession ou la propagation de principes en les présupposant nocifs, est une erreur dangereuse, qui détruit immédiatement toute liberté de religion. »

« Qu’il suffit, au regard des justes principes du gouvernement civil, que ses agents interviennent lorsque des principes se traduisent par des actions ouvertes contre la paix et le bon ordre. »

Le tout avant d’arriver à la conclusion suivante :

« Qu’il soit adopté en forme de loi, par l’Assemblée générale, qu’aucun homme ne sera contraint à fréquenter ou soutenir un culte, lieu ou ministère d’une quelconque religion […], mais que tout homme sera libre de professer, et de maintenir par l’argumentation, ses opinions en matière de religion, et que cela n’aura en aucune manière pour effet de limiter, d’étendre ou d’affecter ses capacités en matière civile. »

Le statut de la Virginie en matière de liberté religieuse est l’un des textes fondateurs, aux États-Unis et dans le monde, en matière de libertés fondamentales, de liberté religieuse et de séparation de l’Église et de l’État.

Jefferson y établit, entre autres, que les droits des citoyens n’ont rien à voir avec leurs opinions religieuses. Qu’on ne peut pas exclure un citoyen des fonctions publiques en raison de ses choix religieux. Que le gouvernement ne doit pas intervenir pour condamner ou approuver les principes religieux de ses citoyens. Que le gouvernement ne devrait intervenir en matière religieuse que lorsqu’il y a des « actions ouvertes » contre l’ordre public.

Difficile, bien difficile d’y trouver une justification de la Charte des valeurs. En fait, c’est tout le contraire.

Comparer la pensée de Thomas Jefferson à la Charte des valeurs? Dans le New York Times et pour un public américain? Vraiment?